The immaterial has become… immaterial.
Lord Cutler Beckett (Tom Hollander)
Pirates of the Caribbean: At World’s End
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je sortais de chez moi, j’allais faire mes commissions chez l’épicier du coin, j’avais appelé l’ascenseur, je descendais au premier (le rez-de-chaussée en France, leur premier notre deuxième), je traversais le hall, la ville s’affairait de l’autre côté de l’entrée vitrée, que j’ouvris et je me retrouvai dans une forêt, la ville avait disparu, bien,
forêt, donc
une forêt dense, verdoyante, luxuriante
agitée, enchantée, hantée
brumeuse, ombreuse, mystérieuse
suspendue au fil de temps, mer d’icônes
une forêt d’îles, de symboles, mâts au vent
druidique, séculaire, recluse en altitude
une forêt de cristal, vierge inaltérable
étalage d’espace sur la perte des jours
les sentiers horizons des arbres langages
que faire dans ce cas sinon explorer, alors j’explore, je m’enfonce dans la forêt, je parcours les sentiers, contourne les monticules, traverse les clairières, me désaltère aux ruisseaux, croque des fruits, j’écoute les bruits, je respire les odeurs, il fait soleil, gerbes de lumière, coins d’ombre, parfois il pleut ou c’est l’orage et je m’abrite, le coeur en paix, ou c’est la nuit et je côtoie fées, elfes et animaux nocturnes, j’ai tout mon temps, j’ai tout l’espace, j’ai même rencontré une nébuleuse qui s’était égarée dans le paysage, je l’ai accrochée à la ceinture de mes jeans, j’ai grimpé jusqu’à la cime d’un chêne et je l’ai replacée dans le firmament, j’ai passé des heures étendu sur une grosse roche plate à regarder les oiseaux filer dans le ciel bleu ou devenir nuages et plus tard, étendu sur la même roche, mais le temps est pluriel et l’espace aléatoire, j’ai compté les étoiles, je crois même m’être endormi et avoir rêvé que j’étais en forêt,
mais forêt exploitée, forêt ravagée
forêt humiliée, travestie, meurtrie
tombée sous les coups de la cupidité
dévastée, amoindrie, dégradée
détruite, abattue, domestiquée
me suis réveillé en sursaut et en sueur, j’ai remisé ce spectacle désolant dans le cabanon des idées noires et j’ai repris ma randonnée immatérielle, saluant au passage flore et faune encor vivaces, toujours tenaces, à jamais coriaces, traces impérissables dans la mémoire du monde, vestiges et monuments, constructions constantes, la sève et le sang comme appels du désir et de la durée,
forêt cathédrale, immense forêt
enneigée parfois, neuve et ancienne
forêt de signes, ses racines primitives
ses arbres en vagues, ses feuilles au vent
forêt d’images, forêt de songes
j’ai marché des heures, des jours entiers, nuits en éventails, les siècles se succédaient sur les écorces, les nations naissaient au bout des branches, forêt consciente de ses innombrables avatars, des premiers matins du monde répercutés au long des millénaires jusqu’à la fin des temps quand la dernière feuille se sera envolée à tire d’aile (puisque l’oiseau, disait le poète, est la plus haute feuille d’un arbre)…
et voilà qu’au détour d’un sentier je me retrouvai seul en mon corps dans la ville bruyante, chimère avaleuse de rêves, bon, okay, et j’allai faire mes commissions,
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Hector Barbossa (Geoffrey Rush): The world used to be a bigger place.
Jack Sparrow (Johnny Depp): The world’s still the same. There’s just… less in it.
Pirates of the Caribbean: At World’s End

