There must be a story here.
Kurt Vonnegut Jr., Barbe-Bleue
qu’en est-il de m’écriture? où en suis-je avec cette folle maîtresse?
aussi loin que je peux dans les couloirs de m’imaginaire, toujours plus loin dans l’irrationnel, que dis-je, l’inconséquence d’une dalle dans l’espace où je plante des portes qui ouvrent sur elles-mêmes,
tout en reconnaissant mes limites en déraison et création,
de quelle couleur, la dalle? noire, en granit, immense, gigantesque, illimitée com une spirale, et les portes? blanches, elles sont toutes blanches com les étoiles dans le noir de l’espace même si l’espace n’est jamais tout à fait noir et les étoiles pas toutes blanches,
je marche tranquillement pas vite sur cette surface sans limites, j’avance j’imagine rectiligne vu que les portes que j’ai déjà plantées s’effacent dans l’horizon à mesure que je m’en éloigne, mais c’est peut-être qu’un effet de scénografie en trompe-l’oeil, sans relief et il est tout aussi probable que je tourne en rond, sans différence,
je ne suis ni ici, ni ailleurs, juste quelque part dans la vibration de l’univers et le bal de ses galaxies,
je m’arrête, sors une porte de mon sac à dos, — je les traîne avec moi dans un sac holoformé, j’en ai une réserve inépuisable, — la déplie com une phrase dans son cadre ou un mot dans ses concepts, la plante sur le sol, — elles sont toutes pareilles, de simples portes, elles tiennent debout toutes seules, — et l’ouvre, elle donne sur la dalle, bien, je traverse le seuil, referme derrière moi et poursuis mon chemin,
c’est fou,
pourquoi une dalle? en effet, pourquoi une dalle, je ne saurais trop dire, peut-être la présence du monolithe dans le film 2001 : A Space Odyssey, justement j’en parlais avec m’enfant non-binaire l’autre jour, lui racontais l’itération du monolithe à l’aube de l’humanité, sur la lune et autour de Jupiter com une suite de repères plantés dans la spirale de notre histoire,
faut dire qu’une fois que j’avais dropé de l’acide j’avais tripé sur une dalle, mais com c’était dans le temps du film les imaginaires se sont sans doute mélangés,
pis faut dire aussi que la dalle, com le monolithe, est surtout une spirale puisque les mots peinent à rendre compte de notre petitesse dans l’immensité,
c’est dingue,
et pourquoi des portes? dépliées com des affiches et qui en plus ne s’ouvrent que sur elles-mêmes? ou si l’on veut sur l’invariance de la dalle? ça, ça vient de mon ami Pierre qui un jour avait dit qu’il pensait à un champ de portes et toc!
à propos de quel côté ouvrent-elles? du mien,
mais surtout, surtout, pourquoi écrire ça? une dalle, des portes, un film, du non-binaire et Pierre et son champ? « parce que » serait la réponse la plus juste, mais toutes les réponses se valent dans un univers où tout et son envers sont possibles et improbables, où tout est paradoxe et magnitude, relations et coordonnées, où le réel est imaginé et l’imagination une réalité, celle-ci et celle-là innombrables com les portes,
m’écriture, donc, elle se porte bien, elle n’a pas honte de ce qu’elle raconte même quand elle ne raconte rien, elle ne se gêne pas pour enfiler les mots com des futilités et des perles sur le collier de mon destin, ou sa chaîne, ou ses bracelets d’or quand elle se prend pour une autre et qu’elle me raconte:
il venait de planter une porte, on frappe de l’autre côté,
«ah bon!», dit-il,
il ouvre, elle est là, devant lui, s’écriture, en chair et en os et pour le moins surprenante, elle ressemble à toutes les femmes qu’il a désirées, à celles moins nombreuses qu’il a eues, aux quelques-unes qu’il a aimées, à celle, la seule, qu’il a vraiment aimée d’amour et à toutes celles, nombreuses, trop nombreuses, qu’il a imaginées,
«j’entre,» dit-elle, «ou je sors,»
«l’un ou l’autre, ça revient au même,» dit-il, «on est toujours sur la dalle,»
«qui est aussi et surtout une spirale, viens,»
sa voix? eh bien, envoûtante com le chant d’une sirène, miraculeuse com un appel à la vie,
elle le prend par la main, le tire à elle, il referme derrière lui, elle l’entraîne sur la spirale, se déplacent-ils dans telle direction? ou telle autre? valsent-ils sur une viennoise? peu importe, toutes les directions se valent puisqu’il n’y a ni centre, ni périférie, ni haut, ni bas, seulement l’endroit où ils se trouvent au moment où ils s’y trouvent et cet endroit indéterminé en même temps que potentiellement réel, c’est le temps d’écriture,
«ben justement,» dit-il, «tantôt en faisant la vaisselle m’est venue l’idée d’écrire un roman, un petit roman, sur un personnage non-binaire, m’enfant m’inspiration, sa non-binarité acceptée par les uns, incomprise et rejetée par les autres,»
«ce qui,» dit-elle, «soulève tout de suite le problème des pronoms personnels et autres référentiels des genres,»
«m’ouin,» dit-il, «pis moi, ben, les iels et autres tortures de langue, je sais pas, faudra que j’y réfléchisse, d’ailleurs je dis il, mais le personnage est une elle qui non seulement se considère non-binaire, ni femelle, ni mâle, plutôt mâle féminisé, mais aussi asexuelle, qui n’éprouve désir ni pour l’un ni pour l’une,»
«qui vit,» dit-elle, «et qui parfois voudrait ne pas exister,»
«et pour qui,» dit-il, «le virtuel est peut-être le seul médium par lequel l’humain parviendra à voyager dans l’espace,»
«tu crois? ça reste à voir, tiens, plante une porte,»
«ici?»
«ici, nulle part et ouvre-la sur ce projet,»
ainsi va ma folle maîtresse qui dit tout pour ne rien dire et qui ne dit rien pour dire tout,
c’est vraiment barjot,

