le jour où j’ai quitté l’école

fin septembre, début octobre, j’avais gobé un tab d’acide après déjeuner, vers dix heures, le prof nous faisait la leçon, je ramassai mes affaires et je pris la porte, le prof me demanda où je pensais que je m’en allais com ça, je lui répondis que je quittais l’école, de pas m’attendre, je reviendrais plus, mes mots tombaient en élastics syntaxics sur le plancher et se dépliaient sur son pupitre com des notes à prendre au sérieux, une fois dehors je lâchai un gros soupir com enfin délesté d’un poids étouffant, je spottai une cabine téléfonic et appelai ma mère au travail, je restais encor avec elle à Montréal-Nord, je préférais lui apprendre la nouvelle tusuite, avant que le principal de l’école la contacte et l’inquiète, elle ne l’avait pas apprécié, mais elle n’a pas été ossi fâchée que je l’avais craint, je pense qu’elle l’avait vu venir, pas l’acide, ça elle le savait pas, mais le décrochage, je lui ai dit de pas s’en faire, que je rentrerais dans la soirée et que je me trouverais une job, je travaillais déjà les fins de semaine et l’été com busboy dans les restaurants, alors ça serait pas sorcier de passer à temps plein,
je pris l’autobus jusqu’au métro, de là jusqu’au centre-ville, j’observais les gens, moins nombreux qu’aux heures d’affluence, je me faisais la réflexion que peu d’entre eux avaient l’air heureux, je devrais dire peu d’entre elles parce qu’à cette heure-là c’était surtout des fams, le visage las, le dos courbé, le pas lourd, pas toutes, certaines placotaient entre elles avec animation, d’autres avaient l’air contentes, soulagées j’imagine de sortir de la maison, de temps en temps on me jetait un regard désapprobateur ou interrogateur, à cause de mon allure de rocker, sans aucun doute, mais aussi parce que présumément je faisais l’école buissonnière,
je marchai sur Sainte-Catherine, fis un petit tour sur Saint-Denis, descendis dans le Vieux-Montréal par Saint-Laurent, je déambulais dans un monde fascinant de métal, de brique et de bitume, je m’y sentais à l’aise com un poisson dans l’eau, c’était une belle et chaude journée de début d’automne et les rayons du soleil rebondissaient sur les vitrines com des accordéons multicolors,
je mangeai mon lunch assis sur un banc au Champs-de-Mars, mangé mon lunch, c’est une façon de parler, j’étais trop stone, quelques bouchées de mon sandwich me suffirent, je nourris les pigeons avec le reste, j’avais aussi une pomme que je lançai dans un buisson pour les écureuils et les moineaux, et un petit gâteau Vachon que je gardai pour plus tard, après quoi je remontai sur Saint-Denis, les dealers m’offraient du pot, du hash, de la mescaline, ça me faisait rire, «j’en ai pas besoin, man, chu gelé ben dur,» je passai une partie de l’après-midi assis à la terrasse d’un café, je buvais les sons et les couleurs com si j’étais un récepteur polyvalent de SF, je m’imaginais voyageur intersidéral en observation sur une planète étrangère, la music qui roulait par les portes ouvertes du café serpentait sous les tables et les chaises et coulait sur le trottoir en vaguelettes bigarrées, les passants avaient l’air d’androïdes affairés, les automobiles de vaisseaux qui naviguaient sur la rivière noire bariolée d’huile de l’asfalte, les fenêtres des immeubles se détachaient de leur cadre et flottaient dans les airs com des passages vers des dimensions parallèles,
une fille s’approcha pour me demander une cigarette, ses mots tombèrent en cristaux sur le sol et sur le coup je ne compris pas, je réussis à en attraper quelques-uns et à les décoder, je l’invitai à s’assoir à ma table, lui donnai une cigarette, lui offris une consommation, non, c’était pas nécessaire, elle ne resterait pas longtemps, elle était sur son break, elle travaillait dans une boutic là-bas, elle parlait, elle parlait, ses mots jaillissaient en rubans polychromes qui virevoltaient autour de ma tête, son visage prenait des allures cubistes et son corps se déhanchait com un Dali capricieux,
sauf ses cuisses, elle portait une minijupe et ses longues cuisses dorées paraissaient si normales et naturelles dans le surréel halluciné, com si l’acide n’avait pas d’effet sur elles, que c’en était buzzant,
je lui offris une autre cigarette, qu’elle fuma en continuant de parler avant de retourner travailler, je me levai à mon tour, allai pisser dans les toilettes du café, puis marchai en direction du port, le trottoir s’étirait tellement loin devant moi que je pensais ne jamais arriver à destination, les immeubles penchaient vers l’horizon, les gens et les voitures n’étaient plus que des effets de couleurs sonores, moi-même je n’étais plus très sûr que j’étais tout entier, com si des parties de mon anatomie retardaient derrière et que d’autres se précipitaient devant, c’était rigolo,
finalement au port je m’installai sur un bloc de ciment, le fleuve sentait fort … et je partis à l’aventure, pirate écumeur des mers …
quand je revins à moi, ou sur terre, le soleil allongeait démesurément les ombres, il faisait plus frais, je frissonnais, j’avais faim, je mangeai mon petit gâteau Vachon, puis m’en retournai à la maison,
le lendemain je me cherchais une job à temps plein,

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3 réponses à le jour où j’ai quitté l’école

  1. catse says:

    t’es bien beau mon brave , mais généralement les gens ont bien du mal à gérer les effets de l’acide sur leur cerveau , ça peut donner le pire comme le meilleur , en tout les cas ça part en tous sens
    tandis que toi il semble que tu arrives à le diriger ton trip

    quand à l’école laisse moi rire … ah ah ah !
    comment as tu fait pour être un maitre en français et linguistique c’est par l’école non ?

  2. 2catse says:

    ah ça m’a toujours estomaqué qu’on puisse se mouvoir et causer normalement sous acide ! faut sans doute que tu sois zen naturellement …
    c’est très bien décrit : les mots , les images que tu perçois alors …bravo

    ah ah et pourquoi donc les cuisses restent elles insensibles au changement ?
    t’as pas regretté ,après ,d’être parti si tôt de l’école ?

    • Jean says:

      pourquoi les cuisses? aucune idée, l’acide qui s’amusait à me jouer un tour, j’imagine,
      y avait deux sortes de trips d’acide auxquels j’aimais m’adonner, le trip standard, celui qu’on fait quand on passe la soirée dans une discothèque avec musique et lumières ou lors d’un concert rock, ça c’est un trip pour le fun; pis le trip zen justement, celui qu’on fait plongé en pleine réalité, dehors, au travail*, au marché, dans le métro, en marchant dans la rue, en dégustant un café sur une terrasse; j’appelais ça le trip philosophique, où je me confrontais au réel devenu malléable;
      j’écrirai un article un moment donné sur ces deux types de trips,

      regretté d’être parti de l’école si tôt? non, pas du tout, au contraire, j’ai trouvé là une liberté d’être que je n’aurais pas connue autrement,

      * j’ai plus d’une fois travaillé sur l’acide quand j’étais serveur dans un petit café sur Saint-Denis; jamais cependant quand je bossais dans une job physique, par exemple quand j’ai travaillé un temps comme déménageur ou sur la construction, là, pas d’acide, ça aurait été trop dangereux;

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