sur un bloc de ciment

on emprunta un des escaliers qui descendait vers le quai, on repéra un gros bloc de ciment dans le noir à côté d’un hangar, on l’essuya du revers de la main du mieux qu’on put, mais c’était encor trop trempé, on tourna un peu alentour jusqu’à trouver, là, dans un coin, derrière un amoncellement de caisses de bois, une pile de journeaux, ceux du dessus étaient mouillés, mais il en restait plein tout secs en-dessous, on en prit quelques-uns pour se protéger les fesses et on se jucha finalement sur le bloc de ciment,
le fleuve coulait majestueusement devant nous, les lumières de la centrale nucléaire de Gentilly sur la rive opposée dansaient sur l’eau, trois cargos étaient amarrés au quai, deux sur notre droite, le troisième beaucoup plus loin sur notre gauche, le plus proche, à droite, arborait drapeau vénézuélien, Suzanne l’avait reconnu, les deux ôtres étaient trop éloignés,
«j’ les connais tous, les drapeaux du monde,» dit-elle, «ben, presque tous, tu sais qu’ j’apprends l’espagnol ossi en plus de l’anglais, j’ t’avais-tu dit ça? y es tan fàcil, l’espagnol, c’t’ une langue romane com le français, tu savais-tu ça?»
«ben oui que j’ sais ça, sti, pis l’italien, le portugais, le roumain,»
«j’ veux apprendre l’allemand ossi, j’ai pas d’ misère à apprendre les langues,»
«tant mieux pour toi,»
«mais j’ voulais te d’mander, là, pour changer d’ sujet, t’as-tu une blonde, toi, à Montréal?»
«non, pas d’ blonde,»
«des copines d’un soir d’abord?»
«ouin, j’ai pas fait voeu d’ chasteté, moi là, là,»
«c’est pas ça que j’ veux dire, grand nono, c’est juste pour savoir,»
«pis toi, un chum, ou des copains d’un soir, t’en as-tu?»
«j’ai pas d’ chum, j’ te l’aurais dit, des copains d’un soir, m’ouin, ça dépend, des fois, pas souvent,» elle marqua un temps d’arrêt, «qu’est-ce que tu penses de moi? franchement, là, en tant qu’ personne?»
«ben, pour commencer, t’es une sacré belle fam, ça on peut pas l’ nier, mais juste ça c’est pas assez, t’es intelligente, t’es éduquée, t’as d’ l’ambition, t’as l’ sens de l’humour, pis tout ça, pour moi, c’est sexy en tabarnic, sti,»
ça lui fit plaisir,
les lumières se dépliaient, celles des lampadaires plantés sur le quai, celle des bateaux amarrés, la lumière de Gentilly dans l’eau, celle des étoiles en haut, les sons se prolongeaient et se mettaient à ramper au ras du sol, mes pensées bifurquaient sur des tangentes inattendues, le temps ralentissait,
un paquebot cacofonic et multicolor descendait le fleuve, ses lumières virevoltaient en filaments capricieux jusque sur le quai, le brouhaha de ses passagers coulait le long de sa coque et ondulait sur les vagues, le pont Laviolette plus loin tressaillait de toutes ses enluminures, le fleuve pulsait com une machine plasmatic, le ciel se prenait tout d’un coup pour un Van Gogh et il me semblait que Gentilly s’éloignait,
«faudrait attacher les deux rives avec une grosse chaîne pour les empêcher d’ s’écarter, sti,»
de la bonne acide prend son temps pour faire effet, elle monte lentement, et elle monte longtemps, pas de l’acide coupée avec du speed ou ôtre stuff indésirable qui fait que tu gèles vite et croche, t’as pas le temps de voir venir, non, de l’acide dans les règles de l’art, un art électric, d’abord il ne se passe rien, la drogue est digérée, le sang la transporte par petites doses jusqu’à tes neurones et peu à peu, sans précipitation, graduellement, par vagues, des frissons de watts se mettent à te parcourir la chair, se rencontrent, se connectent, forment un réseau qui bientôt te transperce de part en part et te branche tous sens ouverts sur le bavardage électromagnétic du monde, les sensations s’avivent, s’accentuent, s’exacerbent, se multiplient, s’arabesquent, les sons scintillent et les couleurs carillonnent, les objets se délestent de leur pesanteur, se soulagent de leur matérialité, s’éclaircissent, s’opalisent, s’irisent, se géométrisent com s’ils se prenaient pour des Cézanne,
Suzanne éclata de rire, elle venait de la pogner, elle rit longtemps, de la dentelle de colibris com des notes de music hors de leur portée, elle finit par se calmer,
«mais si les rives s’écartent ça va nous faire une mer de notre fleuve,»
elle éclata de rire à nouveau, elle s’était trouvée drôle,
«à trop s’écarter a vont l’assécher, l’ fleuve,» dis-je,
«hiii! ça s’rait pas bien!» elle fit le geste du coup de baguette magic, son bras se fragmenta com le nu descendant un escalier de Duchamp, «pfuit! parti, le fleuve, séché,»
«qu’est-ce qu’on fait des bateaux? pis les poissons? on les laisse flotter dans rien, sti?»
«c’est vrai qu’ c’est pas une bonne idée,» elle défit son geste, son bras se replia com un accordéon, «t’as raison, faudrait mettre une chaîne,»
on éclata de rire, on rit longtemps, mes copeaux de sapin com de la sève vaporisée se mêlaient à sa dentelle de colibris, les premières vagues d’un bon trip d’acide te détendent le zygomatic, on vibrait com des dynamos et il me semblait que le paquebot, qui maintenant nous bloquait le vue de Gentilly, n’en finissait plus de passer, le temps s’amplifiait com si les minutes s’engendraient les unes dans les ôtres par arborescence, fractalisation et circonvolution, ma peau devenait tapisserie translucide, elle se transformait en un treillis voltaïc, mes pensées multipliées se projetaient jusqu’aux étoiles voltigeant dans l’immensité profonde, pourtant si près, si près,
chez d’ôtres au contraire l’acide les entraîne dans la lourdeur poisseuse des objets, leur présence devient menaçante, le monde se dénature en une mélasse insipide et oppressante, c’est un bad trip,
«t’as-tu déjà fait un bad trip sur l’acide, toi?» demandai-je à Suzanne,
«non, toi?»
«jamais, j’aime ben trop l’acide pour bad triper d’ssus, sti,»
«moi pareil, remarque, j’ fais pas de l’acide si souvent qu’ ça, faut qu’ ça soye au bon moment pis avec les bonnes personnes, toi?»
«moi? ossi souvent que j’ peux, j’ goberais d’ l’acide toué jours si je m’ r’tenais pas,»
«ça s’rait peut-être trop, tu penses pas? pis tu fais-tu d’ôt drogues? j’ veux dire à part le pot,»
«pis le hash,»
«ben oui, le hash ossi,»
«ben, d’ la mescaline, pis des champignons, mais l’acide, c’est ma drogue préférée, les champignons pis la mescaline, j’aime ça, mais c’est des drogues organics, l’acide, c’est électric, pis c’est ça qu’ j’aime, à part ça j’ prends rien d’ôt, j’ me mets rien dans l’ nez, pis j’ me pique pas,»
«moi non plus, j’ai jamais faite de mescaline, j’ai faite des champignons une fois, c’était l’ fun,»
il y eut un long silence com un grand solo de music à bouche sur une toune de Robert Charlebois qui dure une heure et demi pis c’est la fin de la première partie, mais qui n’a pas duré une heure et demi, à peine cinq minutes, ou dix, et c’était la fin d’ôcune partie, c’était le temps qui se gonflait com une balloune,
«Sartre en a fait un par exemple, de bad trip,» dis-je,
Suzanne pouffa de rire,
«avec sa Nausée, tu veux dire?»
«ouin, sti,»
«mets-en,»
un large sourire de satisfaction me fendit le visage d’une oreille à l’ôtre, Suzanne savait de quoi on parlait, prestement des index je ramenai les coins de ma bouche qui avaient dépassé mes oreilles et s’en allaient se la fendre derrière mon crâne,
«qu’est-ce tu fais?» demanda Suzanne,
«mon sourire est en train de m’ couper la tête en deux,»
«drôle d’idée,»
«de quoi qu’on parlait, là?»
un ôtre long silence com un ôtre solo de music à bouche qui dure lui ossi une heure et demi pis c’est la fin de la deuxième partie, mais qui n’a pas duré si longtemps non plus, cinq minutes, peut-être dix, et qui n’était pas plus la fin d’une partie, juste le temps qui se gorgeait de son propre passage,
«de quoi on parlait?» dit Suzanne, «de quoi on parlait, donc, ah oui! de Sartre, on parlait de Sartre, Sartre sur l’acide, le pôv, y s’est tapé un bad trip après l’ôtre,» elle compta sur les fusibles exaltés de ses doigts, «son enfer des ôtres, ses mouches, sa nausée, ça on l’a dit, pis ensuite?»
«son néant, sti,»
on explosa de rire, cette fois-ci du rire incontrôlable et fou de l’acide, ça semble durer des heures, t’en auras mal aux côtes le lendemain, c’est un rire libérateur, tout est drôle et rien n’est comic en soi, c’est un rire pur, l’essence platonicienne du rire qui te pogne aux tripes, ça n’arrive qu’une fois, tu vas rire encor, c’est sûr, mais pas fou braque com ça, quand t’as fini tu viens de franchir le palier existentiel de ton trip, à partir de là tu n’es plus normal, tu t’es évacué de la normalité, t’es gelé big time et tu vas continuer à monter, t’es connecté au monde par une infinité mobile de filaments électrovoltés,
mais on ne perdait pas le nord, pas encor, pas tout de suite, peut-être même qu’on ne le perdrait pas, c’est juste qu’il deviendrait le sud,
«tu trouves pas qu’ ça fait un bon boutte de temps qu’y passe, ce paquebot-là, sti?»
«laisse-le passer, y finira ben par pu être là, pis peut-être qu’ c’est pas le même,»
ma tête explosa en rayons laser, je la tournai vers celle de Suzanne, ses cheveux frétillaient com des lianes vivantes, son visage de profil avait pris l’allure d’un Picasso, puis je me rendis compte qu’elle me regardait en souriant, ses yeux avaient l’air de deux billes de cristal colorées, ses pupilles vrillaient com des tunnels jusque dans le fond de son crâne, du coin de mon oeil gauche je remarquai que le paquebot en s’éloignant égrenait derrière lui des impressions de sa structure que transperçaient les feux de Gentilly, de mon oeil droit je plongeai avec curiosité dans le tunnel aux parois rectangulaires fluctuantes et polykromatics de la pupille gauche de Suzanne, puis je me fis la réflexion, tout en continuant de m’enfoncer d’un oeil dans le tunnel à Suzanne et en n’étant plus trop sûr de ce que je voyais de l’ôtre, que c’était impossible que je puisse voir le paquebot de cet ôtre vu d’abord parce que Suzanne était assise à ma droite et que le paquebot se situait logiquement derrière ma tête, vu ensuite que si elle avait été assise à ma gauche c’est sa tête à elle qui me l’aurait caché, ou je l’aurais aperçu du droit et non du gauche, ainsi donc le nord passait au sud, en même temps je percevais plus clairement que tout à l’heure le brouhaha de ses passagers com des fragments qui rebondissaient sur les hangars et qu’au bout du tunnel de l’oeil à Suzanne je la revis qui ôtait sa brassière de sous son t-shirt au Maldoror, un Maldoror encadré de lumière bleu,
«r’garde, y est là-bas, ton paquebot,»
elle avait tourné la tête, elle pointait du doigt, son bras s’étirait com une antenne télescopic, elle se métamorfosait en une peinture surréaliste animée, je tournai la tête, le paquebot était rendu loin, Gentilly avait évaporé les impressions de sa structure,
«c’est d’ la môdite bonne acide, ça là, là,» ajouta-t-elle,
ses mots sautillaient sur le sol puis allaient se dissoudre dans les flaques d’eau reluisantes d’étoiles,
«mets-en qu’ c’est de la bonne acide, sti,»
mes mots sautillèrent à la suite des siens com des lutins partis se baigner,
on était sur la même longueur d’ondes,

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