sur la 40

toujours est-il qu’on s’en allait passer la fin de semaine à Trois-Rivières, mon chum Pierre et moi, on avait été chanceux, on s’était pogné un lift direct sur la toute nouvelle autoroute 40 bien commode parce qu’avant ou tu faisais du pouce sur la 138, la 2 de mon enfance, des fois c’était long, t’avançais par petits sauts entre les villages et les petites villes parsemés le long du fleuve, parfois tu te retrouvais à un embranchement avec rien alentour, juste des champs agrémentés d’une grange ou deux au loin et coupés rectilignement par la route en terre sur laquelle ton lift disparaissait dans un nuage de poussière, t’avais le temps d’admirer le paysage, ton trajet d’asfalte immobile sous tes pieds, le majestueux Saint-Laurent à côté, ou tu traversais le pont Jacques-Cartier, mon disneyland quand j’avions cinq ans et que popa nous emmenait visiter l’île Sainte-Hélène, et t’allais faire du pouce sur la 20 où tu courais de bonnes chances de pogner vite et d’aboutir straight à Trois-Rivières via le pont Laviolette, même à Québec si c’est là que tu t’en allais, mais asteur avec la 40 transiter sur la rive nord était devenu un charme,
Pierre s’était assis en avant, moi en arrière avec nos sacs à dos, on placotait avec le chauffeur, un mec dans la quarantaine pas trop effarouché par nos cheveux longs, il nous avait demandé ousqu’on s’en allions,
«à Trois-Rivières,»
«good, c’est là que j’ m’en vas, embarquez,»
il s’appelait Marcel, on parla surtout automobiles, il les aimait grosses et américaines, il chauffait une Buick rouge vin genre bateau, Pierre vantait les modèles européens, j’y allai de mes voitures de course,
de gros nuages gris s’amoncelaient au-dessus des champs et roulaient vers nous d’ôtan plus vite qu’on fonçait dans leur direction,
«tabarnac!» lança Marcel, «on dira ben qu’y va pleuvoir, pas moyen d’ passer une fin d’ semaine sans d’ l’osti d’ pluie, môdi viarge que j’ criss’rais donc mon camp din pays chaud, moé, ousqu’y fa soleil, calvaire!»
«c’est parce qu’on pense négatif qu’y fait mauvais, sti,» dis-je,
Marcel me jeta un coup d’oeil interrogatif dans le rétroviseur,
«han? répète donc ça, toé?»
je m’avançai sur mon banc,
«c’est parce qu’on pense négatif qu’y fait mauvais, toutes les pensées négatives qu’on a toulmonde affectent notre environnement, tout simplement, si on pensait plus souvent positif y f’rait plus souvent soleil, tsé veux dire?»
Marcel se tourna vers Pierre,
«de que c’est qu’y parle, lui là, là?»
«ben,» répondit Pierre, «que notre environnement est affecté par nos états d’esprit,»
Marcel fixa la route sans rien dire,
«vous êtes pas droguées, vous ôt là, là?» finit-il par dire, une regard furtif sur Pierre, puis dans le rétroviseur sur moi,
«non! non! pas pantoute!» qu’on s’exclama à l’unisson, ce qui était une belle menterie vu qu’on avait fumé un joint avant d’embarquer sur l’autoroute,
«m’ouin,» marmonna-t-il, «entouca, arrêtez-moé ça, vos histoires d’ négatif pis d’ positif pis d’environnement, sans ça j’ vous débarque, tabarnac!»
on le rassura, on se remit à parler d’automobiles, les nuages déboulaient sur nous,
«môdite pluie d’ crisse, la v’là,» dit Marcel,
il actionna les essuie-glaces et remonta les vitres électrics, tout vira gris la vingtaine de minutes que dura l’averse, on n’y voyait plus grand-chose, on roulait au ralenti, puis le soleil réapparut, Marcel arrêta les essuie-glaces et rabaissa les vitres, ça sentait frais, la chaleur de l’été sècherait tout ça que ça prendrait pas des heures,
«un gros char ousque t’as d’ la place en masse,» disait Marcel, en tapotant sur son volant, «c’est ça qu’y m’ faut, moé, pis a’c toutes les manettes pis les boutons à portée d’ la main, pis qui tire, osti,» et c’est vrai que sa Buick avalait la route com eurien, «mont’-moé pas un p’tit char de trou d’cul, j’ai yen qu’envie d’y rentrer d’dans pour l’ tasser dans l’champ, quin, en v’là un justement en avant d’ nous ôt,»
du menton il désigna le p’tit char qu’on rattrapait par la voie rapide,
«c’est une Gremlin,» dit Pierre, qui avait de bons yeux et qui s’y connaissait en automobiles,
«ouin, t’as raison, toé, c’t’ un Gremlin,» dit Marcel, «modi qu’ c’est lette com char,»
en effet, c’était pas un beau char, j’eus subitement l’idée de parler des voitures à hydrogène, mais je me retins pour ne pas se faire débarquer,
«ciboère qu’y roule pas vite,» dit Marcel, «m’a vous dire, moé, les gâs, ça prend yen qu’un osti d’ taon frappé pour s’ payer un char de même, oubindon c’t’ une fam, parce qu’on sait pu asteur a’c vot’ manie à vous ôt les jeunes d’ vous faire pousser les ch’veux,»
on arrivait à hauteur de la Gremlin, on jeta tous les trois un coup d’oeil sur la personne au volant, un conducteur, qui nous toisa lui ossi, un type pas beaucoup plus vieux que Pierre et moi, aux cheveux longs et à la barbichette com nous, Marcel pesa sur l’accélérateur et la Buick bondit par en avant en nous écrasant dans notre siège, la Gremlin rapetissa derrière, Marcel avait l’air contrarié, puis il éclata de rire en décélérant quelque peu,
«hey, les gâs, allez pas penser que j’ vous prends pour des taons frappés, là, han?»
«non, non,» répliqua Pierre, «des taons frappés, si tu veux que j’ te dise, y en a de toué z’âges pis de toué couleurs, èsti,»
«c’est ben vrai, ça,» dit Marcel,
on riait avec lui, je m’avançai sur mon siège et m’accoudai au milieu du dossier avant,
«m’a t’ dire une chose, moi, si j’avais un char, ça s’rait un char com le tien qu’ j’aurais, parle-moi pas moi non plus d’un p’tit char, chu com toi, chu pas capable d’ les sentir, demande à Pierre, y m’ connaît, y l’ sait,» Pierre confirma d’un signe de tête, «pis c’est sûr que j’ comprends les avantages des chars européens com y disait tantôt,» je pointai du doigt sur mon pote, Marcel approuva dans le rétroviseur pour montrer qu’il en saisissait les avantages lui ossi, «mais donne-moi n’importe quand un gros char com ta Buick, ou une Cadillac, ou la Lincoln Continental, pis chu ton hom, sti,»
«c’est du char en sacraman, ça,» dit Marcel,
«oui monsieur,» poursuivis-je, «pis une Gremlin, c’est vrai qu’ c’est lette en osti, mais moi, quand j’étais plus jeune, j’ voulais une Corvette, pis ossi une Mustang,»
«c’est du beau char,» dit Marcel, «c’est pas super gros, mais y en a d’dans com un gros, quoique j’ préfère la Mustang, a l’a plus de classe qu’ la Corvette, me semble, qu’est-ce t’en penses?»
«en vieillissant j’ tends à penser com toi, avant j’ t’aurais dit la Corvette, pis j’ t’aurais astiné su’ le sujet, pu asteur, asteur j’ penche pour la Mustang,»
«c’est à cause de Bullitt,» dit Pierre, «le film, là, avec Steve McQueen,»
«ah oui, j’ l’ai vu,» dit Marcel, «un osti d’ bon film, pis sa Mustang, a tire pas yen qu’un peu,» ajouta-t-il à mon intention dans le rétroviseur,
«cela dit,» repris-je, le doigt levé, «donne-moi ta Buick n’importe quand pour la Mustang ou la Corvette, sti,»
«ben dit,» approuva Marcel, «ben dit,»
le fleuve apparaissait au loin,
«on arrive,» dit Pierre, «j’ vois l’ pont Laviolette là-bas,»
«ouin, on arrive,» dit Marcel, «hey, les gâs, ousque c’est que j’ vous débarque, vous ôt, là? j’ peux vous laisser au terminus Des Forges si vous voulez, faut que j’ passe dans c’ coin-là d’ toute façon,»
«parfait,» dit Pierre,
Marcel lâcha l’autoroute et longea le fleuve jusqu’au terminus, on le remercia, on se ramassa et on sortit de sa Buick rouge vin, il se passa la tête dans sa portière en souriant,
«hey, les taons, frappez-vous pas trop a’c d’ la drogue, là, mes ciboères,»
«pis toi,» dis-je, «écrase pas trop de p’tits chars avec ton tank, sti,»
on éclata de rire, on se salua une dernière fois, Marcel s’engagea dans le trafic, il faisait beau soleil, ça grouillait de monde, Pierre indiqua du menton le bar dans l’immeuble jouxtant le terminus,
«on va-tu prendre une bière? j’ai soif, moi, èsti,»
«ouin, sti,»
«y est quelle heure, là?»
je consultai ma montre futuriste,
«y est seize heures seize, hey, ça c’est bon signe,»
«montre donc, voir,»
je lui montrai, pas qu’il ne me croyait pas, juste qu’il voulait constater la synkronicité de visu, une manière de la renforcir,
«cool,» dit-il, «bon, j’ vas appeler ma tante, tu la connais, a veut qu’on l’appelle ossitôt qu’on arrive,»
«alors faites votre devoir d’esclave, mon ami, faites,»
«m’a t’en faire un esclave, moi, èsti,» rétorqua-t-il avant de s’engouffrer dans le terminus pour appeler sa tante,
j’étais toujours content de venir passer une fin de semaine à Trois-Rivières, sur laquelle flottait en permanence l’odeur d’eau de javel toastée de ses moulins de pâte à papier, j’aimais ses vieux quartiers aux maisons flattes sur le trottoir, ses entrepôts enlignés com des boîtes de conserve en fer blanc pas modernes le long du beau Saint-Laurent que survolaient les mouettes, d’où j’étais, planté entre nos deux sacs, un autobus à ma droite qui se déchargeait, un ôtre à ma gauche qui s’apprêtait à entreprendre son périple, j’aurais eu qu’à descendre Des Forges deux minutes pour me retrouver sur les quais, Pierre revenait,
«okay, tout est beau, j’y ai dit qu’on arriverait dans une heure, une heure et demi,»
«qu’est-ce qu’a nous fait pour souper, a te l’a-tu dit?»
«du spaghetti,»
«good, sti, a fait l’ meilleur spaghetti en ville, ta tante,»
«mets-en, èsti,»
on empoigna nos sacs et on s’en alla prendre une bière au bar à côté, non sans d’abord avoir fait un détour inaperçu dans la cour arrière de l’immeuble pour fumer un joint,

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