madame Frenette

l’air était chaud et humide, une petite brise s’était mise à souffler, le soleil enflammait le ventre des cirrus et démesurait l’ombre des maisons sur les pelouses et dans la rue, si on s’étirait le cou on apercevait des roulos bleus, mauves et magentas par-dessus les toits,
«j’ai ben peur qu’on va avoir d’ la pluie à soir,» dit Marguerite,
«on dirait ben, sti,»
«mets-en, èsti,»
«vous êtes pas capables de pas dire sti pis èsti à tout bout d’ champ, vous deux?»
«pourquoi, matante, ça t’ dérange, èsti?»
«ben, c’est pas la question, c’est juste que ça paraît pas ben, tsé veux dire?»
il y avait trois chaises pliantes sur le balcon accotées au mur sous la grande fenêtre du salon et un gros cendrier sur pied avec couvercle, on déplia les chaises, Pierre et Marguerite s’installèrent le dos au mur, elle sous la grande fenêtre, lui entre celle-ci et la porte du salon, je pris place en angle dans le coin opposé à Marguerite, sur sa droite, pour voir ses cuisses à la volée et essayer d’apercevoir ses p’tites culottes en faisant le décontracté qui regardait la rue, toué trois une cigarette à la main, notre bière dans l’ôtre, notre deuxième, on s’en était repris chacun une durant le souper,
«ah, bonsoir, madame Frenette,» lança Marguerite,
elle envoyait la main à madame Frenette qui passait en bas sur le trottoir, madame Frenette habitait dans le duplex voisin, elle s’arrêta pour regarder en haut,
«ah, bonsoir Marguerite, comment ça va?»
«ça va,»
elle déposa sa bière au pied du mur, avança sa chaise et se pencha par en avant, ses bras repliés sur la rampe, sa jupe avait remonté sur ses cuisses, ses totons remplissaient sa blouse,
«j’ vois qu’ t’as d’ la visite à ch’veux longs à soir,» dit madame Frenette, en souriant, «bonsoir vous deux,»
elle nous aimait bien, elle nous trouvait polis et accomodants,
«bonsoir madame Frenette,» dit Pierre,
«bonsoir madame Frenette,» dis-je,
on châtiait notre langue et on ne sacrait pas en sa présence, on la respectait trop pour lui faire ça,
«ben oui,» dit Marguerite, «pis vous, comment ça va?»
«ah, moi, ça va, j’ peux pas m’ plaindre, mais ma soeur à La Tuque, là, a l’a ben d’ la misère, elle, tu penses, avec son ivrogne de mari, un môdi bon à rien, celui-là, pis j’y dis à Lucielle quand on s’ parle au téléfone, j’y dis, viens donc m’ voir à Trois-Rivières, viens passer une semaine avec nous ôtres, Armand y s’rait content d’ te voir, pis on irait visiter Isabelle à Pointe-du-Lac,»
«a va ben, Isabelle?» demanda Marguerite,
madame Frenette fit la moue,
«ah oui, a va ben, a m’a dit l’ôt jour qu’y z’ont deux fois plus de commandes cette année qu’ l’année dernière, a dit qu’ les légumes organics sont en demande croissante, c’est ça qu’a l’a dit, en demande croissante,»
«c’est les temps qui changent, ça, madame Frenette, les gens sont plus conscients d’ leur santé pis de c’ qu’y mangent, c’est pour ça, pis y font pas juste pousser des légumes, à la ferme de votre fille, là, y ont des p’tits fruits ossi, vous l’ savez ben, avez-vous déjà goûté à leurs fraises? a sont excellentes, juteuses, pis sucrées, avec juste une pointe de surette dedans, j’en ai justement acheté un casso aujourd’hui chez Picard,»
«ah oui? chez Picard? des fraises d’ la ferme à Isabelle?»
«oui, oui, y est z’a achetées mercredi, y est en train de dev’nir un d’ leurs gros clients,»
«Picard?»
«vous l’ saviez pas? Isabelle vous l’a pas dit?»
«ben, a me l’a peut-être dit pis j’ai pas faite attention,»
«y s’arrête à leur ferme toué mercredi asteur, c’est le jour d’ sa run, y dit qu’y font pousser des fruits pis des légumes très en santé, ben surtout des légumes, Isabelle doit ben vous en donner des fois, non?»
«ben oui qu’a m’en donne,»
«bon,»
«pis c’est vrai qu’y sont bons, sont très bons même, mais c’est pas la question,»
la question, c’était pas la culture organic à la ferme de sa fille, c’est qu’elle jugeait que c’était pas un choix de carrière sérieux, en plus qu’ils étaient trois couples dans l’entreprise, tous sous le même toit, ce qui heurtait son sens de la moralité,
«pis si Picard les trouve assez bons pour les ach’ter, j’ veux ben,» reprit-elle, «mais c’est qu’ moi je vas toujours au IGA, c’est plus proche,»
«dans c’ cas-là,» dit Marguerite, «demandez donc au gérant du IGA, là, comment qu’y s’appelle, donc?»
«monsieur Saint-Onge?»
«oui, monsieur Saint-Onge, dites-y d’aller voir à la ferme, juste d’aller voir, y va être surpris,»
«demander ça à monsieur Saint-Onge? ah ben non, j’ serais ben trop gênée,»
«y vous mangera pas, pis ça f’rait d’ la publicité pour la ferme, d’ailleurs j’ me d’mande si y en ont pas déjà parlé à monsieur Saint-Onge, mais d’ toute façon allez-y donc une fois chez Picard, vous allez voir, y a rien qu’ du bien à dire d’ la ferme, pis j’ veux ben croire qu’ c’est plus loin qu’ le IGA, mais c’est quand même pas si loin qu’ ça, t’nez, j’irai avec vous, qu’est-ce que vous en dites? pis y a votre mari, y pourrait vous conduire, non?»
«Armand? avec ses cataractes y aime pu ben ben ça conduire,»
«m’ouin, y a ça,»
«t’es sérieuse? tu viendrais avec moi? mais m’ semble que c’est plus p’tit chez Picard, pis qu’y a moins d’ variété, tu trouves pas?»
«pas du tout, c’est plus p’tit, oui, mais y a ôtan d’ variété, c’est juste que Picard achète en moins gros, pis j’ dirais qu’à cause de ça son stock est toujours plus frais, moi en tout cas c’est là que j’ fais mon épicerie, vous l’ savez, ça, j’ai rien contre IGA, mais Picard achète juste local, pis moi j’ supporte ça, la prochaine fois que j’y vas vous pourriez v’nir avec moi, qu’est-ce que vous en dites?»
«c’est une idée,»
«mais votre soeur, là, à La Tuque, Lucille, là, pourquoi qu’a vient pas vous voir?»
madame Frenette balaya l’air de la main,
«ah, a l’a toutes sortes d’excuses, par exemple, l’ôt soir, attends, oui, mardi passé, a m’a dit qu’a l’avait eu la grippe pis qu’a l’attendrait avant de s’ mettre à voyager, c’est ça qu’a m’a dit, qu’a l’attendrait avant de s’ mettre à voyager, com si j’y avais demandé d’ s’en aller jusqu’en Chine avec moi, tabarouette,» elle éclata de rire, «pis d’abord, j’ saurais pas par quel boutte commencer pour leur parler, aux Chinois, moi,» elle rit de plus belle, puis reprit son sérieux, «j’ sais pu quoi y dire, à Lucille, une vraie tête de bois,»
«pourquoi vous monteriez pas à La Tuque vous-même?»
«moi, monter à La Tuque? j’y ai pensé, mais m’a être ben franche avec toi, chu pas sûre de pouvoir supporter son bonhom,»
«mais, elle, Lucille, là, si a vient pas c’est peut-être parce que son mari l’en empêche, comment qu’y s’appelle déjà?»
«Roger,»
«bon, Roger, ben peut-être qu’a l’en a peur, de Roger, Lucille, peut-être qu’y la menace, lui là, là,»
«tu penses?»
«ben oui, ça s’ peut des affaires de même, j’ai lu un article sur ça y a pas longtemps, ben quin, v’nez donc m’ voir un soir cette semaine, on en jasera,»
«c’est pas fou c’ que tu dis là, c’est vrai que ça s’ peut des affaires de même, justement, ça m’ rappelle, à l’émission Femmes d’aujourd’hui, tu connais? avec Aline Desjardins?»
«oui, j’ connais, une ben bonne émission, j’aimerais ça pouvoir l’écouter plus souvent,»
magazine quotidien à l’antenne de Radio-Canada qui se voulait une tribune pour les fams francofones du pays,
«c’est vrai, t’es au travail, ben moi j’ l’écoute toué jours, pis justement l’ôt jour y avait une psykologue qui parlait d’ ça, des maris possessifs pis, comment qu’a disait, donc, ah oui, abusifs, qui tiennent leur fam com dans une prison, même avec des menaces de mort,» elle frissonna, «chu ben chanceuse, moi, d’être tombée sur un bon bonhom com Armand, bon ben j’ vas y aller, j’ passerai t’ voir pis on en parlera un peu plus de tout ça,» elle regarda le ciel, «on va avoir d’ l’orage,» elle nous envoya la main, «bon ben bonsoir là,»
«bonsoir là,» dit Marguerite,
«bonsoir madame Frenette,» dit Pierre,
«bonsoir madame Frenette,» dis-je,
«quin, mes deux minous qui m’attendent dans f’nêtre du salon,» disait madame Frenette en s’en allant,
«est ben fine,» dit Marguerite, se redressant et reculant sa chaise,
on entendait madame Frenette qui parlait à ses chats en sortant ses clés de sa sacoche, une dizaine de minutes plus tard on rentrait pour le dessert,
Marguerite déposa le bol de fraises lavées tranchées et la crème sur la table, puis sortit le sucre, le pot de petites cuillères et les plats à dessert, le téléfone sonna, il reposait sur un petit meuble en fer forgé auquel un banc était attaché à côté de la cuisine, avec une lampe, un cendrier, un bloc-note, un stylo et, dans la tablette en-dessous, l’annuaire, elle répondit, c’était Bill, elle passa le combiné à Pierre, je préparais le café dans le percolateur électric que je ploguai sur le poêle,
«y va nous r’joindre en arrière d’ l’hôtel de ville,» dit Pierre, après avoir reposé le combiné,
«tu sais qu’y projette de l’ démolir cet été, han?» dit Marguerite,
«le cabanon?» dit-il,
«ben, y tombe en morceaux, pis y sert pu à rien,»
elle parlait du cabanon à moitié détruit derrière l’hôtel de ville où on avait l’habitude de rejoindre Bill,
on dégusta nos fraises à la crème, on alla siroter un bon café sur le balcon en fumant une cigarette, le temps avait viré au sombre, la masse violette, mauve et grise des nuages pesait maintenant sur les toits, on fit la vaisselle, Pierre et moi, pendant que Marguerite prenait une douche, puis ce fut au tour de Pierre, de moi ensuite,
on fuma un joint dans le salon avant de partir, Marguerite finissait de se préparer dans sa chambre, ça ne la dérangeait pas qu’on tôke en ôtan qu’on tôke à l’intérieur, pas sur sur le balcon d’en avant, ni sur celui d’en arrière, ça risquait de sentir jusque chez les voisins, notre joint fini on ramassa notre jeancoat,
«bon ben on s’en va, là, matante,» lança Pierre à la porte fermée de la chambre à Marguerite, «passe une bonne soirée, là,»
«c’est ça, là, bonsoir,» dit-elle du fond de sa chambre, «amusez-vous bien vous ôt ossi, là,»
«c’est ça, là, bonsoir, sti,» dis-je,
je l’imaginais assise tounue ou en brassière et en p’tites culottes devant son miroir en train de se brosser les cheveux et tournant la tête pour s’adresser par-dessus son épaule elle ossi à sa porte fermée,

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