le Maria de la Luz

il paraissait énorme, sa proue démesurée, il s’appelait le Maria de la Luz, trois matelots appuyés au bastingage placotaient à haute voix avec un groupe de promeneurs sur le quai,
«as-tu déjà travaillé su’ l’acide, toi?» me demanda Suzanne, «je l’ sais qu’ t’aimes ça en prendre n’importe quand, mais travailler, là, su’ l’acide, à ta job, là, t’as-tu déjà fait ça?»
«m’ouin, sti, trois ou quatre fois, toi?»
«jamais, j’aurais ben trop peur de faire des gaffes, pis d’ virer paranoïac avec les clients, ou d’ partir à rire d’vant eux ôt sans pouvoir m’arrêter,» elle lâcha un rire en grelots, «c’est comment?»
«travailler su’ l’acide? un dédale rigolo, sti,»
«un dédale rigolo,» elle riait, «t’en as des bonnes, toi, un dédale rigolo, mais tu t’ trompes pas? tu dois ben t’ mélanger un moment donné, jamais j’ croirai,»
«j’ f’rais pas de l’acide dans une usine, si c’est ça qu’ tu veux dire, ou sur un chantier d’ construction, chu quand même pas débile, mais à brasserie où j’ travaille, y a rien là, sti,»
les trois ou quatre fois que j’avais travaillé sur l’acide, mon boss, lui, avait l’habitude de fumer une petite pipe de hash chez lui avant de partir, il m’en refilait un gram ou deux à l’occasion com bonus, en fait dans ce temps-là ça se vendait en nickel, en dime ou en quarter, soit 5, 10 ou 25 $, il l’avait vu vite que j’étais sur l’acide, il m’avait demandé si j’étais sûr que je pouvais faire la job dans cet état, je lui avais assuré que oui, pas de problème, et com de fait j’avais rempli mes fonctions sans anicroche, quoique dans un amusant labyrinthe,
«mon trip,» disais-je à Suzanne, «c’est d’internaliser l’acide, j’apprécie l’hallucination, c’est ben l’ fun, ça vire le monde en un spectacle surréaliste divertissant, pis ben souvent surprenant, parce que sur l’acide ou pas, le monde reste le monde, y est là, tsé? même si tu l’ vois en rayon x pis que tu vois les milliards de molécules de chaque personne que tu r’gardes, c’est pas grave, ça reste le monde, pis ça c’est un repère, si tu vois c’ que j’ veux dire, parce que l’important c’est d’ projeter les tentacules d’ la drogue vers l’intérieur, l’acide devient un moteur d’expansion d’ ta conscience, ça t’ déplie l’ cervo pour en extraire d’ l’imaginaire insoupçonné, tu comprends c’ que j’ veux dire?»
«j’ comprends, oui, tu sais qu’ pour beaucoup de peuples dans le monde, ben j’ veux dire dans l’histoire du monde, la drogue est un outil d’ spiritualité,»
«ben oui, sti,»
«moi j’aurais ben trop peur de travailler sur l’acide, j’ virerais paranoïac com j’ t’ai dit, mais on doit en apprendre beaucoup sur le monde en faisant ça, les gens, j’ veux dire,»
«mets-en, sti,»
elle me raconta que ça lui était arrivé à elle ossi de triper dans une situation normale, bien qu’à son corps défendant, au début de l’été justement, avec deux amies elles avaient mangé des champignons pour fêter son nouvel appartement, bon, c’était pas de l’acide et elle était pas au travail, c’était un samedi soir, mais ça faisait pareil, le téléfone avait sonné, c’était sa mère en panic qui s’était réfugiée dans sa chambre parce que le bonhom devenait violent dans le salon, Suzanne avait essayé de la calmer, elle lui avait conseillé d’appeler la police ou un voisin, monsieur Chaput par exemple, puis elle avait entendu la porte de la chambre s’ouvrir à toute volée et la voix de son père qui menaçait la mère de lui casser la tête avec le téléfone si elle le lâchait pas, la communication avait été coupée, Suzanne était restée figée sur place, le combiné dans sa main,
«j’avais toutes sortes d’émotions qui m’ chamboulaient par en-d’dans, d’ la tristesse pis d’ l’inquiétude pour ma mère, d’ la colère parce qu’a m’ cassait mon fun, d’ l’ennui d’avoir encor à supporter ça, mais sais-tu d’ quoi j’avais envie surtout? j’avais envie d’ rire, ça m’ paraissait tellement grotesque,»
elle avait décidé de téléfoner à un de ses oncles, Roland, le jeune frère à son père, il s’était rendu sur place à toute vitesse, il avait rappelé Suzanne un peu plus tard pour lui dire qu’il avait réussi à calmer le père, la mère était okay, le père l’avait pas frappée, mais elle était encor sur le gros nerf, il la reconduisait chez Cécile, la soeur à sa mère,
«j’ai compris une chose cette fois-là,» disait-elle, «j’étais pas juste partie d’ la maison pour fuir mon père, mais ossi pour m’éloigner d’ ma mère, pas qu’ ça me fait pas du mal de savoir dans quelle marde a l’est, mais c’est sa marde à elle, pas la mienne, tu comprends?»
«mets-en que j’ comprends, sti, pis t’avais pas besoin des champignons pour le réaliser,»
«peut-être pas, mais les champignons me l’ont zoomé en tabarouette par exemple,»
on s’était lentement rapproché du groupe qui jasait avec les matelots, ces derniers dans un français saupoudré d’espagnol, mais si j’entendais ce qui se disait et que je reconnaissais les mots, je n’arrivais plus à en saisir le sens, j’étais tout d’un coup déconnecté com un blanc de mémoire langagier sur deux pattes,
je jetai un coup d’oeil sur ma montre, les chiffres bondirent du cadran com un flash en cinémascope,
«vingt-deux heures vingt-deux, tout va bien pis tout est beau, sti,»
«pardon?»
au moins je nous comprenais, Suzanne et moi,
«y est vingt-deux heures vingt-deux,» repris-je, «c’est com onze heures onze, ou treize heures treize, dépendant si j’ai ma montre sur douze heures ou sur vingt-quatre heures, pis c’est pareil com, disons, une heure vingt-trois, ou trois heures quarante-cinq, ou quatre heures quarante-quatre, des suites com ça, si je r’garde l’heure pis que j’ tombe sur une suite, ça veut dire que tout est en ordre dans ma tête,»
«t’es zen pas pour rire, toi,»
un couple se détacha du groupe,
«ah ben ciboère! mon pouceux! le v’là encor, osti!»
Marcel et Françoise!
«monte, voir?» demanda Suzanne,
je levai mon bras gauche, elle le prit dans ses mains, salua le couple d’un bref regard et pencha la tête sur ma montre, ses cheveux s’entortillèrent allègrement ôtour de mon bras,
«qu’est-ce qu’a l’a d’ si spécial, ta montre?» demanda Marcel,
Suzanne lâcha mon bras, qui tomba par terre, je me penchai pour le ramasser et le raccrocher à mon épaule, ses cheveux se rentortillaient sur sa tête en crachant des flammèches com des fils électrics sectionnés,
«c’est une montre zen,» dit-elle à Marcel,
«a marque la synkronicité,» dis-je,
ils avaient l’air un peu moins chaud que plus tôt, l’air frais leur avait fait du bien,
«laisse faire ça, toé,» dit-il, «mais écoutez, là, vous deux, on essaye de convaincre les matelots d’ nous laisser visiter leur bateau,» il lança un oeil vers le groupe, «ah ben, j’ pense qu’on est bon,» l’oeil revint se loger dans son orbite com au bout d’un élastic, «ça vous tente-tu?»
«moi j’y vas,» dit Françoise,
«ça t’ tente-tu, toi?» demandai-je à Suzanne,
«certain,»
je comprenais tout ce qui se disait, mais en même temps c’était com si on parlait une langue étrangère, com si toulmonde était des aliens qui parlaient dans leur langage incompréhensible et que l’acide faisait office de traducteur universel com dans Star Trek, ou était-ce l’inverse?
un des matelots était descendu au pied de l’escalier d’embarquement qui courait le long de la coque, il avait déplié une passrelle vers le quai et aidait une dame à la franchir pour accéder à la première marche, un hom à qui elle jetait des regards amusés la suivit, un ôtre couple leur emboîta le pas, ils avaient l’air de se connaître tous les quatre,
«awoèyez, v’nez-vous-en,» nous lança Marcel,
«j’ai jamais visité un bateau,» dit Françoise, «ça va être le fun,»
«moi c’est pas la première fois qu’ j’embarque sur un bateau,» dit Marcel,
«moi non plus,» dis-je,
«comment ça?» demanda Suzanne,
je racontai que ti-gâs je passais mes étés en Gaspésie et que mes mononcs pêcheurs m’embarquaient des fois sur leur bateau, on partait à l’aube et on ne revenait que lorsque le soleil se préparait à frôler le top des montagnes à l’ouest,
«c’était pas la grande mer com sur un cargo, mais c’était le large, sti,»
«des bateaux d’ pêche, han?» dit Marcel, «moi c’était sur un paquebot, une croisière dans les îles du Sud qu’on s’était payée, l’ex pis moi, ah, ça fait ben dix ans d’ ça,»
lui et Françoise s’engagèrent sur la passerelle et gravirent l’escalier, je regardai Suzanne, elle me regardait, on souriait de toutes nos dents, on s’engagea sur la passerelle et on gravit l’escalier à notre tour, je ratai la troisième marche à cause du roulis, une chance que je me tenais d’une main à la rampe, rampe qui me faisait l’effet d’un tuyo en styrofoam, mais rampe quand même, Suzanne devant moi éclata de rire,
«pour un gâs qui est allé sur des bateaux d’ pêche, tu fais dur,»
«c’est à cause du roulis, sti,»
«du roulis? mais tu débloques, cowboy! y en a pas, d’ roulis,»
«ben oui qu’y en a, sti, qu’est-ce tu penses, on est sur un bateau, l’ bateau est sur l’eau, fa qu’y a du roulis, tsé veux dire?»
«ben non, l’ bateau est amarré pis y est ben trop gros pour qu’on sente le roulis quand y est à quai com ça,» elle réfléchit un moment, «pis même si y avait du roulis, y s’rait trop faible pour qu’on s’en aperçoive,»
Marcel se tourna vers nous,
«de quoi vous parlez, vous deux, là?»
«on parle du roulis du bateau,» dis-je, «elle a dit qu’y en a pas, moi j’ dis qu’y en a,»
il éclata de rire,
«a’c c’ que j’ai ingurgité à soir,» dit-il, «du roulis y en a même s’a terre ferme, awoèyez, là, arrêtez d’ vous astiner, osti,»
on arrivait en haut de l’escalier, le matelot qui nous servait de guide s’appelait Eduardo, il avait le visage buriné du matelot digne de ce nom, il nous fit visiter la timonerie, les cabines, la salle des machines, dans la cale il nous montra la cargaison des énormes roulos de papier qu’ils étaient venu chercher à Trois-Rivières, des matelots nous saluaient au passage, quelques-uns blaguèrent en espagnol, d’ôtres sifflèrent les fams,
Eduardo, apprit-on, avait passé sa vie sur la mer, enfant déjà il travaillait sur des bateaux de pêche, à l’adolescence il embarquait sur son premier cargo, je dis que moi-même enfant j’embarquais sur des bateaux de pêche à Grande-Vallée, l’une des deux dames, assez âgée, me demanda si j’étais né en Gaspésie, non, j’étais né à Montréal, mais ma famille venait de la Gaspésie, un des homs nous informa que lui et son épouse partaient en croisière dans les Caraïbes tous les trois ans, son épouse, une grande brune élancée, ajouta qu’ils en avaient faites quatre jusqu’à date, de croisières, ils préféraient, elle et son mari, continua-t-elle, faire des croisières plutôt que des enfants, Suzanne intervint pour nous apprendre qu’elle ne voulait pas d’enfants elle non plus, la dame âgée lui fit remarquer qu’elle était peut-être encor un peu trop jeune pour affirmer une chose pareille, Suzanne lui fit savoir qu’elle était assez grande pour prendre ses décisions elle-même, Françoise dit qu’elle en avait deux, d’enfants, deux grands fendants d’adolescents, puis peut-être que si c’était à recommencer, mais elle n’acheva pas sa pensée, Marcel nous apprit qu’il avait un enfant lui ossi, une fille, elle vivait avec sa mère, Eduardo, ricaneur, nous confia qu’il y avait sûrement quelques enfants à lui au bout de ses escales, le mari de la grande brune lança à la blague qu’avec une fam dans chaque port c’était certain, sa fam, pour le taquiner, lui dit qu’il haïrait pas ça, han, une fam dans chaque port? il lui susurra qu’il l’avait, elle, et que ça lui suffisait, ce que souligna d’un ah! bien senti le compagnon de la dame âgée, un petit chauve bedonnant, Eduardo rigolait, il répétait que si, si, il avait une fam dans chaque port,
j’avais l’impression que la visite se déroulait en une suite de vignettes emballées, le temps s’était fracturé, j’éprouvais la sensation bizarre de me déplacer sans bouger, plus précisément de traverser les vignettes en reconnaissant qu’il y avait déplacement, mais sans en enregistrer le mouvement,
«j’ai envie d’aller danser,» dit Suzanne,
on était de retour sur le pont,
«c’est gros,» ajouta-t-elle, «le bateau, c’est gros, pis là j’ le sens, l’ roulis,»
«vous ôt pis vot’ roulis,» dit Marcel, en éclatant de rire,
«on finit par pu l’ sentir,» dit la grande brune, «c’est quand on débarque qu’on s’aperçoit que ça bouge pu,»
«on s’habitoue,» dit Eduardo,
«c’est pas notre roulis,» dit Suzanne à Marcel, «c’est l’ roulis à personne,»
il la regarda d’un air perplexe,
«le monde appartient à toulmonde,» dis-je, «c’est pour ça, sti,»
«pis com y appartient à toulmonde,» dit Suzanne, «y est la propriété d’ personne,»
Marcel nous toisa un bref instant,
«hey, toé, mon crisse!» me lança-t-il, le doigt pointé, «r’commence-moé pas ça, tes affaires, là,»
«quelles affaires?» demanda Françoise,
«leu’ z’affaires, là, d’ température positive pis négative, j’ t’en ai parlé,»
«ah oui,» dit-elle,
«c’est les temps qui changent, ça,» dit le petit chauve bedonnant,
on remercia Eduardo, on reprit pied sur le quai, on se salua à la ronde,
«oublie pas, là,» me rappela Marcel avant de partir avec Françoise, «si vous voulez un lift dimanche soir, toi pis ton chum, là,»
«j’oubierai pas, sti,» dis-je,

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