le cabanon

on embraya pour l’arrêt d’autobus deux rues plus loin, le soleil avait disparu, laissant dans sa traîne de longs cirrus illuminés com des continents sur une mer acrylic, le reste du ciel était uniformément grisâtre, on pouvait apercevoir un rideau de pluie au nord-est, l’autobus arrivait, on embarqua, on paya, on alla s’assoir en arrière, on parla peinture et écriture, Pierre commentait l’effet de la lumière du soleil sur la bande nuageuse à l’horizon,
«lumière plutôt que couleur, le bleu presque blanc, l’orange, le rouge, le mauve, pis en bas, juste sur l’horizon, le vert presque translucide, ben tout ça, c’est pas d’ la couleur, c’est d’ la lumière, pis c’est ça que j’ veux faire apparaître sur mes toiles, èsti,»
«mais y faut pas d’ l’ombre pour le contraste? pas juste d’ la lumière?»
«du noir, tu veux dire, d’ l’obscurité,»
«m’ouin,»
«ça existe juste pour nous ôtres, les humains, l’obscurité, parce qu’aux deux bouttes du spectre la lumière reste visible, en infrarouge pis en ultraviolet, c’est juste qu’on est pas équipé organiquement pour la voir, y nous faut des instruments, pis j’ pense ben qu’un moment donné j’ vas explorer l’infra pis l’ultra dans ma peinture, j’ sais pas comment j’ vas m’y prendre, pis d’ toute façon c’est pas pour tusuite, avant faut qu’ j’apprivoise la lumière visible, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois, c’est com l’infrason et l’ultrason, on peut pas les entendre, à moins qu’on aye les instruments pour, quin, sti, j’ pourrais peut-être explorer ça moé tou dans ma poésie, pas l’ non-dit en tant qu’ tel, mais c’ qui s’ dit sur d’ôtres longueurs d’ondes,»
«se dire sur d’ôtres longueurs d’ondes, hey, ça ferait un beau titre, ça, tu trouves pas?»
«m’ouin, peut-être, ou s’ parler sur d’ôtres longueurs d’ondes,»
«pis ça joue sur les deux sens de longueurs d’ondes,»
«m’ouin, l’ physic et l’ psychic, ou, attends, quin, s’ parler en longueurs d’ondes, han? l’ problème c’est qu’ j’ai ôcune idée comment faire entrer ça dans mon écriture, l’infrason pis l’ultrason,»
on éclata de rire, on était arrivé, en débarquant de l’autobus on jugea que la pluie nous rattraperait si on se contentait de marcher, on courut jusqu’au cabanon, Bill fit son apparition quelques minutes plus tard en courant lui ossi, la pluie aux fesses,
«tabarnac d’osti!» s’exclama-t-il,
on s’échangea des grandes accolades et des nouvelles, on fuma un joint, la pluie tombait drue, une grosse pluie chaude com si on était dans des tropics nordics, des éclairs se mirent à zapper dans les nuages com des projecteurs surexcités, le tonnerre roulait tout de suite après,
«pis, vous l’avez-tu?» demanda Bill,
on avait fini notre joint, on s’était roulé puis allumé chacun une cigarette, la pluie continuait de tomber com une maniac et nous ruisselait entre les pieds, des coups de vent nous aspergeaient à travers les vitres brisées et la façade presque toute défoncée du cabanon même si on s’aplatissait dans le fond, le tonnerre nous fracassait les oreilles, je sortis un petit contenant plat d’aspirines de ma poche de jeancoat, l’ouvris, il contenait cinq tabs d’acide, de la Purple Haze, difficile à trouver, j’en donnai un à Bill, un à Pierre, j’avalai le mien, refermai le contenant et le renfouis dans ma poche, à hauteur du coeur, que je snappai fermée,
«crisse que chu content d’ vous voir, les gâs,» dit Bill, «j’ m’ennuie tuseul icitte, moi, des fois,»
il ratait rarement l’occasion de remettre notre éloignement sur le tapis, surtout à propos de Pierre, ils se connaissaient depuis l’enfance,
«ben, t’as rien qu’à v’nir t’installer à Montréal, sti,» dis-je,
«jamais dans cent ans, j’ reste icitte à Trois-Rivières, pas question d’ déménager à Montréal, c’est vous ôt qui devriez vous en venir par icitte, les loyers sont moins chers, pis tant qu’à moi c’est une plus belle ville,»
«ah ben là chu pas d’accord pantoute, sti, Trois-Rivières, c’est ben beau, mais ça battra jamais Montréal, tsé veux dire?»
«oui, ben, chu pas sûr de ça, moi, on pourrait en discuter longtemps, ènéoué, ça change rien à l’affaire, pis toi,» il s’adressa à Pierre, «y a rien qui t’empêche de r’venir t’installer icitte,»
«je l’ sais ben, èsti, j’y ai pensé, mais m’a finir mon cégep avant,»
«tu pourrais faire transférer tes crédits, c’est simple, me semble, osti,»
«c’est pas juste une question d’ crédits, c’est les cours ossi, l’ programme d’arts plastics au Vieux, c’est quand même le meilleur de toué cégeps, èsti,»
«ouin, y a ça, mais après, à l’université, tu pourrais poursuivre tes arts icitte, quin, justement, chu t’allé chercher leur annuaire de cours, je l’ai chez nous,»
c’était pas la première fois qu’on discutait sur les deux villes et c’était pas encor ce soir que ça serait résolu,
«bon, on y va-tu, sti?» dis-je,
«ouin, ça s’est calmé, on dirait, on y va, osti,» dit Bill,
«on y va, èsti,» dit Pierre,
il pleuvait toujours, mais moins maniac, le gros de l’orage était passé, on se ferait mouiller, mais en courant on serait pas trop trempé,

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