de lumière, de couleurs et de rectangles

le soleil chauffait dur, on se mit en marche, sac au dos, on avait une bonne distance à parcourir, une grosse demi-heure en marchant pas trop vite, à pas réguliers, en empruntant nos raccourcis, direction nord-ouest, Pierre petit, agile et endurant, moi grand, nonchalant et roulant les mécanics, on aurait pu prendre l’autobus, mais on était pas si pressé que ça, il y avait du monde partout, même dépassé le centre-ville, il faisait trop beau pour rester enfermé, les gens en profitaient, des odeurs de friture et de bbq nous chatouillaient les narines, une flopée de nuages se ramassaient au nord-est, des cirrus filamenteux étiraient leurs longs doigts laiteux au-devant d’un voile vaporeux de cirrostratus fibreux que bleuissait par en-dessous une nappe moutonnante d’altostratus striés, le tout poussé par une avalanche de nimbostratus qui noircissaient l’horizon, on allait encor avoir de la pluie et ça serait pas qu’une petite averse cette fois-ci,
on arriva au parc où Pierre avait joué durant son enfance,
«on s’assit-tu pour une cigarette?» dit-il,
«j’allais justement te l’ proposer,» dis-je,
on se désaltéra d’abord à la fontaine plantée dans l’asfalte, puis on s’installa au pied d’un arbre pour se rouler une cigarette, des momans placotaient en veillant sur leurs flos, des vieux et des vieilles avançaient pas vite dans les sentiers ou se reposaient sur les bancs, des grappes de jeunes à cheveux longs et à totons francs passaient en coups de vent volubiles ou se prélassaient dans l’herbe, nous ôt on faisait lui l’observateur critique du monde, moi le décontracté aux nerfs d’acier qui fumaient une cigarette au pied d’un arbre,
«pour le moment, moi, là, j’essaye de distinguer la lumière dans les couleurs, ce que j’ veux dire c’est que quand j’examine les couleurs, les teintes, les nuances qui nous environnent, là, èsti,» il désigna l’alentour d’un large geste du bras, la cigarette à la main, «ben, ce que j’essaye de voir, c’est la lumière qui produit tout ça,»
«com si la lumière était l’ moteur du visible,»
«exactement, c’est la lumière qui définit les formes, les couleurs, la substance même des choses, tous les grands peintres qu’ j’étudie ont travaillé sur la lumière, pis c’est à partir d’ la lumière qu’y z’ont créé les formes pis qu’y z’ont fait apparaître les couleurs, quin, prends Gauguin, ses toiles, c’est d’ la lumière, ses couleurs, ses formes, la substance de c’ qu’y peint, ça vient d’ la lumière, èsti,»
«ou com Van Gogh,»
«ouin, pis Cézanne ossi,»
Gauguin était son peintre préféré, moi c’était Van Gogh,
«as-tu une idée de comment tu vas t’y prendre?»
«ben, r’garde, faut quand même que j’ travaille avec des couleurs, ça fait que j’ vas partir avec les trois couleurs primaires, le jaune, le bleu pis l’ rouge, j’ai déjà fait des croquis pis des études au pastel dans mon cahier, bon, j’ vas commencer avec des toiles rectangulaires de deux pieds par trois pieds, j’ passerai à des toiles plus grandes plus tard, pis sur chaque toile j’ vas peindre des rectangles de quatre pouces par six pouces, les deux tiers en pouces d’ la dimension de la toile, si tu vois c’ que je veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois,»
«bon, ce qui m’ fait trente-six rectangles par toile, j’ prends une couleur primaire, disons l’ jaune, puis j’ peins trente-six nuances du jaune, sans ajout d’ bleu ou d’ rouge, juste du jaune, pis c’est avec mon pinceau, » il dessina dans l’air avec sa cigarette au bout des doigts, « en plaçant du jaune sur ma toile pis en y allant mollo ou allegro ou andante qu’ j’étudie comment la lumière fait apparaître les différentes intensités du jaune,»
«pis tu commences comment? j’ veux dire avec les rectangles? en haut à gauche com l’écriture? en bas à droite? de haut en bas? de bas en haut? de gauche à droite? de droite à gauche?»
«c’est ça que j’ sais pas encor parce qu’à mon avis y a deux façons d’aborder la toile, y a la façon logic, horizontale et verticale, pis là t’as le choix de quatre directions,» qu’il illustra dans l’air avec sa cigarette devenue mégot, «haut, bas, gauche, droite, plus les alternances possibles avec les rangées pis les colonnes,»
«ce qui fait des rangées pis des colonnes de rectangles illuminées jaune, sti,»
«en plein ça, après j’ passerai au bleu, pis au rouge, pis plus tard j’ m’essayerai avec les couleurs secondaires,»
«tout un programme,»
j’écrasai mon mégot dans la terre entre deux racines,
«pis l’ôt façon, ben, j’ l’appelle la façon organic, j’ pars du centre pis j’ décris une spirale vers l’extérieur, par la droite ou par la gauche,» il avait lui ossi écrasé son mégot dans la terre entre les deux mêmes racines, «ou j’ pars d’un des quatre coins pis j’ décris une spirale vers l’intérieur,»
«mais j’ai une question, là, tes rectangles, tu les traces-tu d’avance sur la toile avec une règle ou quoi?»
«j’ l’ai fait dans mes études au pastel, j’ai tracé les rectangles avec une règle, dans mes croquis j’ me suis entraîné à tracer des rectangles à main levée, sur la toile j’ai décidé que j’ vas juste marquer les coins des rectangles avec des points, j’ vas les marquer au crayon jaune, ou bleu ou rouge quand j’ travaillerai sur ces couleurs-là, en mesurant avec la règle, mais juste les points, pas les lignes,»
«trente-six variations du même jaune, pis du même bleu, pis du même rouge, c’est pas évident, sti,»
«non, c’est pas évident, pis c’est la lumière qu’y faut que j’ perçoive dans ça, pas la couleur, mais la lumière qui fait varier l’intensité de la couleur, si tu vois c’ que je veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois,»
un des copains d’enfance à Pierre, André, approchait, on l’avait vu venir de loin, il s’assit en indien en face de nous, on s’échangea des politesses, André ne m’aimait pas beaucoup, com si c’était de ma faute que la famille à Pierre avait déménagé à Montréal, apprenant qu’on passait la fin de semaine dans le bout il l’invita à venir demain chez lui écouter de la music, il avait plein de nouveaux albums, il faudrait qu’il vienne seul par exemple parce que sa mère était sensible à ceux qu’elle connaissait moins,
«parce que la dernière fois qu’ t’es venu,» disait-il, «ça fait quoi, un mois? tu m’as pas appelé, je l’ savais même pas qu’ t’étais en ville, j’ l’ai appris une semaine après, pis ça, ben, c’est pas cool,»
Pierre ne put se retenir,
«tabarnac, André, j’ te r’garde, là, pis t’as pas évolué, toi, èsti, t’es resté ti-cul, bon, écoute-moi ben, là, parce que j’ le r’dirai pas deux fois, j’ viens pas à Trois-Rivières pour te voir, point, èsti,»
André vira rouge com une tomate, il toussa, se leva, mais au lieu de s’en aller il restait là à se dandiner d’un pied sur l’ôtre, Pierre se leva à son tour, je me levai ossi, Pierre ramassa son sac, je ramassai le mien,
«prends-le pas trop dur, André,» dit-il, «mais c’est com ça qu’ ça se passe, les chemins divergent, ça fait que bonjour chez vous, èsti,»
«c’est ça, bonjour chez vous, sti,»
on avait pris ça de la série télévisée Le Prisonnier, avec Patrick McGoohan, l’expression « bonjour chez vous »,
on planta André là, il continuait de se dandiner, on se désaltéra de nouveau à la fontaine, on se remit en route, on en avait plus que pour une dizaine de minutes, le soleil étirait les ombres, l’avalanche bleue des nuages écumeux s’approchait de la ville,
«t’as été pas mal rough avec André, toi, sti,»
«ben oui, mais crisse, le gâs est quasiment rendu à vingt ans pis y s’ conduit com un ti-cul d’ douze ans qui a encor peur de sa mère, èsti,»
«c’est pas com t’as pas peur d’ la tienne,»
«mange donc d’ la marde, toi, èsti, j’ai pas peur d’ ma mère, si j’ai peur de quelque chose c’est d’ moi-même, tu sauras, j’ai peur de pas être à la hauteur, si tu vois c’ que je veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, je l’ vois, pis com t’es déjà pas grand ça devrait pas être difficile d’arriver à ta hauteur, tsé veux dire?»
«t’es même pas drôle,»
on éclata de rire,

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