d’absolu, de relativité et de solipsisme

«les mouettes, c’est-tu des oiseaux diurnes ou des oiseaux nocturnes, tu l’ sais-tu, toi?»
«j’ pourrais pas dire, sti,»
«j’en vois pas, moi, t’en vois-tu, toi?»
je levai les yeux au ciel, mais si j’y voyais plein, j’y voyais pas de mouettes, je tendis l’oreille, je captai avec acuité des soupirs qui se glissaient dans le concerto des automobiles plus loin, mais je ne percevais ôcun cri de mouette,
«non, j’en vois pas, pis j’en entends pas non plus, sti,»
«moi non plus,»
on avait quitté notre bloc de ciment, le sol sous nos pieds était à la fois rigide, mouvant et intangible, le fleuve s’était drapé de teintes de mauve mûri, de pourpre brûlé, de bleu d’encre, de vert nuit et de violet orageux,
«ça doit être des oiseaux diurnes,» dit Suzanne,
«c’est logic,»
elle s’arrêta de marcher, je stoppai deux pas plus loin, je reculai, elle scrutait le ciel, sa tête pivotait lentement de gauche à droite, son cou s’étirait vers l’arrière,
«le ciel est une grosse coupole de verre fumé, pis les étoiles tracent des lignes dedans com des diamants,» sa voix prenait la sonorité d’un fuzz de guitare, elle baissa la tête, le paysage derrière elle se délia et bondit vers le haut, «de quoi qu’on parlait déjà?»
«hum, attends, j’ai perdu l’ fil moi ossi,»
son corps remuait com un assemblage modulaire en continuel état d’agencement, ses cheveux frétillaient et ses bras gigotaient, même ses vêtements étaient en vie, elle avait l’air d’une écuyère de Chagall, le tout au ralenti, avec des sauts en accéléré,
«ah oui, on parlait de mouettes,» dit-elle,
le temps suspendit son vol et l’espace se stabilisa, pas longtemps, juste le temps que le caractère saugrenu de nos propos nous frappe de plein fouet, c’était drôle, mais ça ne nous fit pas rire, c’était juste saugrenu, on se remit à marcher, l’espace-temps reprit sa danse hallucinée, on approchait du cargo vénézuélien,
«j’ai une osti d’envie d’ pisser, moi, sti,»
«moi tou, viens, on va s’ trouver un coin sombre,»
on mit le cap sur une allée noire entre deux entrepôts, on avançait prudemment, on n’y voyait pas grand-chose, Suzanne pointa du doigt vers un rampart de barils le long d’un mur, elle inspecta alentour puis disparut derrière un baril, j’allai pisser deux barils plus loin, ça me parut interminable, ça n’en finissait plus, j’écartai les pieds au cas qu’il y aurait inondation, j’entendis Suzanne qui rigolait dans son coin, je rigolai de concert, des bruits de voix entrés dans l’allée côté ville filèrent derrière moi pour aller se déposer sur le quai, je me demandai sous quelle forme et peut-être que je pourrais les ramasser pour les écouter,
«t’achèves-tu?»
Suzanne était sortie de son coin,
«oui, j’ai fini, là,»
de retour sur le quai on fit un pause sous un lampadaire pour fumer une cigarette, les siennes, des Export « A », pourquoi sous un lampadaire? ôcune idée, sa lumière pleuvait com une fine averse de particules dorées et nous allongeait dans le ciment com de la pâte à modeler, la fumée de nos cigarettes dansait du ventre,
«on porte le monde dans notre tête,» dis-je, «plus que le monde, c’est l’univers en entier qu’on a toulmonde dans la caboche, l’univers est dans notre tête pis en même temps on est dans l’univers, le monde existe parce qu’on l’imagine pis on l’imagine parce qu’il existe, on est des vases communicants,»
«pis qu’est-ce qui arrive si l’humanité disparaît? l’univers disparait-tu avec? j’ trouve ça pas mal …, c’est quoi l’ mot, donc, j’ l’ai su’ l’ bout d’ la langue,»
«montre donc voir,»
elle tira la langue, je regardai voir si le mot qu’elle cherchait y était,
«non, j’ vois pas d’ mot là,»
elle rentra la langue,
«anthropomorfic?» dit-elle, «non, c’est pas ça, solipsiste? oui, c’est ça, j’ai trouvé, c’est du solipsisme à l’échelle de l’humanité,»
«ben l’affaire c’est qu’y a pas juste l’humanité qui imagine l’univers, y a les extra-terrestres ossi, y sont dans l’univers eux ôt ossi, pis com nous ôt y ont l’univers dans leur tête, ou c’ qui leur tient lieu de tête,»
«ça fait qu’ si on disparaît c’est tout un imaginaire de l’univers qui disparaît, mais c’est pas tout l’univers qui disparaît,»
«t’as tout compris, sti,»
«tout est dans tout, mais c’est pas nouveau com idée, ça, c’est même une des plus vieilles idées d’ l’humanité, on est dans l’ monde et le monde est en nous, c’est l’ Tao, ça, mon cowboy,»
«ben oui, je l’ sais ben, mais si j’ parle de ça c’est pour dire qu’à l’échelle universelle, un monde de perdu, dix de r’trouvés, tsé veux dire, sti? si nous ôt, les Terriens, on est assez débiles pour anéantir toute vie sur la planète, y a rien là, y a plein d’ôt races ailleurs dans l’ cosmos, plein d’ civilisations éparpillées dans l’espace-temps, on pourrait dire qu’advenant l’autodestruction d’ la race humaine, ben, l’univers en a vu d’ôt,»
«tu m’ fais penser, j’ disais dans une classe d’histoire des religions qu’on est d’ l’absolu dans un univers relativiste, c’est pour ça qu’on s’invente des dieux absolus, on a tendance à expliquer l’univers en termes d’absolu, mais un dieu absolu dans un univers relativiste, c’est pu un dieu absolu, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois, Dieu, c’est une idée, un concept,»
«un désir ossi, tu connais-tu la chanson de John Lennon, God? y chante, God is a conncept by ouich’ oui mèzhur our painn,»
«oui, j’ connais, pis y a raison en tabarnic, toutt l’album est bon, j’ l’ai chez nous,»
«j’ l’ai moi tou,»
je l’observai un bout,
«t’es sûre qu’ t’es pas une projection holografic féminine de moi, toi là, là?»
«en quel honneur que j’ s’rais une projection de toi? tu t’ prends pour qui?»
«ben, c’est pas ça, mais c’est com si mes pensées sortaient d’ ta bouche,»
«ou les miennes d’ la tienne, tsé veux dire?»
on finissait notre cigarette, Suzanne écrasa son mégot du pied, je pichenottai le mien dans une flaque d’eau,
«on va-tu voir le bateau?» demanda-t-elle,
«allons voir le bateau, sti,»

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