chez Suzanne

surprise, le ciel s’était couvert pendant notre absence et il pleuvait à boire debout, les gens pressaient le pas, couraient, se protégeaient com ils pouvaient, se réfugiaient sous des auvents, quelques-uns avaient emporté leur parapluie, Suzanne et moi, ben, on décida de marcher tranquillement jusqu’à son appartement,
«t’entends-tu la pluie?» me demanda-t-elle,
«ben oui que j’ l’entends, qu’est-ce tu penses?»
«non, je m’ suis mal exprimée, j’ veux dire, c’est com si j’entendais chaque goutte tomber sur le sol, com si j’ les entendais chacune clair’ment, c’est assez impressionnant, c’est ça que j’ voulais dire,»
«ah ben non, j’ les entends pas individuellement, moi c’est com si j’ marchais au fond d’un lac, sti, hey, ça m’ fait penser, y a un passage dans Proust, sa Recherche, tu connais?»
«oui, mais j’ai pas lu,»
«y a un passage où madame de Guermantes s’en va à l’Opéra, c’est un des personnages, madame de Guermantes, pis Proust décrit toute la scène com si ça s’ passait dans un aquarium, y commence avec la couleur verte des lampes au gaz, y développe l’aspect glauque et liquide d’ l’endroit, les spectateurs, à commencer par madame de Guermantes, deviennent des sortes de poissons, pis les comédiens et les comédiennes sur la scène, on est dans une sorte d’aquarium, c’est assez impressionnant, le passage dure au moins une vingtaine de pages, une trentaine peut-être, j’ me souviens plus, faudrait qu’ j’ le r’lise,»
«pis le rapport c’est…?»
«que j’ suis dans l’ fond d’un lac,»
«ah ben oui, c’est vrai,»
Suzanne habitait un modeste studio décoré macramé au deuxième d’un vieil immeuble, une épicerie de quartier occupait le rez-de-chaussée,
«j’ai rien qu’à descendre pour faire mon épicerie,» dit-elle,
on était trempé à l’os, on se déshabilla falmbant nu, on mit nos vêtements à sécher sur la barre du rideau de douche, on s’essuya, on s’installa sur son sofa-lit chacun enroulé dans une couverte, elle s’était préparée une tisane dans la cuisinette au fond de l’appartement, moi un café, nos boissons reposaient sur une table rectangulaire devant le sofa-lit et sur laquelle j’avais ossi déposé le contenu de mes poches, la lumière tamisée d’une lampe sur pied étirait les ombres, on avait mis de la music, pas forte, du Charlebois, son Québec Love, elle s’empara de son cadran-réveil sur une petite table ronde à côté,
«ah ben tabarouette,» s’exclama-t-elle, «y est trois heures trente-trois!»
«d’ la synkronicité galore, sti, tout est beau,»
elle régla l’alarme en ricanant,
«mon père a jamais besoin d’un cadran,» repris-je, «y a beau s’ coucher à des heures impossibles, chaud ou carrément soûl la plupart du temps, y s’ réveille toujours à l’heure qu’y a décidé de s’ réveiller, c’est immanquable, y passe jamais tout droit, j’ sais pas comment y fait, y doit avoir un cadran dans tête, tsé?»
«ben moi j’ai besoin d’un cadran,»
«moi tou, pis j’ l’entends pas toujours, ben pour te dire j’en ai pas besoin, j’ travaille de soir jusqu’à la fermeture des bars, ça fait que j’ me couche aux p’tites heures du matin, pis j’ me réveille dans l’après-midi, tsé veux dire?»
«moi j’ l’entends, ben, je l’ sais qu’y faut que j’ me lève, ça fait que j’ l’entends, c’est com automatic, j’ passe pas tout droit même si j’ veille tard pis que j’ fête un peu trop,»
Charlebois finissait de chanter, Suzanne se leva pour embarquer Mozart, sa Symphonie No. 40, la Jupiter, elle avait laissé tomber sa couverte sur le sofa-lit, elle se planta devant moi, son corps fluctuait com un Dali animé,
«as-tu déjà fait l’amour sur l’acide, toi?» me demanda-t-elle,
«non, toi?»
«non plus,»
«ça t’ tente-tu?»
«chu pas sûre,»
j’ouvris ma couverte, mon totem reposait bien sagement sur ma cuisse, et c’est vrai que tantôt quand on s’était déshabillé pour se sécher notre nudité ne nous avait pas plus excité,
«on s’essaye-tu pareil? chu curieuse de voir si on va arriver à s’émoustiller,»
«voyons voir, sti,»
elle vint s’assoir à califourchon sur mes cuisses, on se caressa un bon moment, on s’embrassa, mais ça faisait un drôle d’effet, elle joua avec mon totem, je lui pognai les totons,
«j’ mouille même pas,» dit-elle, «touche,»
je lui caressai le castor,
«en effet, sti, c’est à sec,»
elle jeta un coup d’oeil sur mon totem,
«y a même pas enflé d’un micron!» lança-t-elle,
on se regarda un moment les yeux dans les yeux, on éclata de rire com des fous furieux, elle reprit sa place sur le sofa-lit, on se renroula dans notre couverte, on placota, par moments on perdait le fil, ce qui nous faisait rigoler, ou on gardait le silence pour écouter la music, après Jupiter elle remit ça avec Mozart, son Concerto pour violon No. 5, ensuite Dalida, son album Olympia 67, et com il s’agissait de vinyls il fallait se lever à la fin des côtés A pour les virer sur les côtés B,
j’étais à lui raconter qu’il y avait un double de moi qui lévitait dehors au-dessus du building quand elle lâcha un petit « ouin » et posa sa tête sur mes cuisses en se recroquevillant les jambes, d’où j’étais, continuai-je, en double dans les airs, je vis un point de lumière orange qui avançait rapidement vers moi en grossissant, com dans le film Slaughterhouse-Five que j’avais été voir au printemps, en version originale anglaise, j’avais perdu des grands bouts de ce qui se disait, pas grave, j’avais aimé le roman de Vonnegut Jr., j’étais curieux de voir ce que le réalisateur en avait fait, George Roy Hill, que je connaissais à cause de Butch Cassidy and the Sundance Kid, j’avais pas été déçu, toujours est-il qu’avant que j’aie pu comprendre de quoi il s’agissait je fus projeté dans un corridor de rectangles spiralant com quand j’étais tombé dans celui de l’oeil à Suzanne sur le quai et je me retrouvai devant un alien humanoïde hermafrodite assis en lotus sur une dalle d’onyx noire qui flottait dans le vide intersidéral, une dalle semblable à celle dans le film 2001, A Space Odyssey, de Kubrick, adapté de deux nouvelles de Clarke, Kubrick qui allait ensuite nous donner A Clockwork Orange, des films magistraux, l’alien avait les mains en coupe sur ses genoux, les yeux fermés, tounu com moi je l’étais dans mon incorporalité alors qu’avec Suzanne je l’étais dans une couverte, des pensées sortaient de sa tête et se dépliaient en rubans magnétics qui disaient que nous soms les miroirs de toulmonde et que ça sert à rien de s’énerver, on est toulmonde les reflets de toulmonde,
«c’est bien c’ que j’ pensais, sti,» dis-je,
mais je n’avais pas vraiment parlé, mes mots étaient sortis de ma tête imprimés sur une étiquette qui alla se coller sur la joue droite de l’alien,
«pourquoi la droite?» dis-je, sans parler,
l’étiquette de mes mots alla se coller sur son ôtre joue,
«parce que maintenant la gauche est occupée,» dit-il en rubans magnétics avant de disparaître,
la dalle disparut à son tour et mon double s’évapora, Suzanne s’était endormie, sa tête pesait sur mes cuisses, j’ankylosais, je me dégageai doucement, prenant sa tête dans mes mains et la reposant tendrement sur un coussin, je lui laissai toute la place sur le sofa-lit, Dalida ne chantait plus depuis un bon moment, j’écoutai Charlebois, Un gars ben ordinaire, assis dans un fauteuil à côté du système de son, après quoi je tergiversai à savoir si j’allais ouvrir le sofa-lit ou pas, je pris le temps de ranger les disques, d’éteindre la lampe et le système de son, de ramasser les tasses vides et d’aller pisser avant de me décider, oui, je l’ouvrirais, ça me tentait pas de dormir sur le plancher, mais surtout je désirais m’étendre auprès de ma belle et il y avait pas assez de place pour nous deux sur le sofa-lit plié, j’entrepris donc de le déplier, avec précaution, le mouvement fit quand même rouler Suzanne et sa couverte, me dévoilant tout le devant son corps, je me demandai si ça me faisait de l’effet, je m’adressai à mon totem,
«ça t’ fait pas de l’effet, ça? r’garde, c’est toute une belle fille, des totons fermes, un ventre tout plat, tout plat, un castor tout brun, pis chècke-moi les belles cuisses rondes, toi, …, rien? okay, d’abord,»
je recouvris Suzanne, m’étendis à côté d’elle, lui donnai un baiser dans le cou, l’acide tirait à sa fin, la lumière du jour naissant perçait les rideaux, je m’endormis dans une sarabande de couleurs lucides,

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