chez Marguerite

la tante à Pierre habitait dans un quartier à l’aise, sur une belle rue tranquille, au deuxième d’un duplex pas vieux, elle s’appelait Marguerite, elle nous recevait toujours avec plaisir, elle nous prêtait une clé de son appartement pour la durée de notre séjour, nous ôts, on restait polis et reconnaissants, on se ramassait, on aidait avec la vaisselle, on faisait des commissions, l’été d’avant on avait passé une semaine complète chez elle pour lui repeinturer tout son appartement, on était serviable et bien élevé derrière nos airs de révoltés contestataires,
elle nous ouvrit toute grande sa porte d’en bas, elle nous avait aperçus au bout de la rue et nous avait lancé des grands signes de son balcon,
«allô, les gâs, comment ça va? entrez, entrez,»
j’aimais beaucoup Marguerite, je l’aimais de l’amour hormonal du freluquet qui aurait bientôt ving ans pour une fam qui venait juste de franchir le cap de la trentaine, elle insistait pour qu’on l’appelle par son nom, pas par matante ou madame, Pierre ne s’y était jamais habitué, il continuait de l’appeler matante, moi j’avais lâché le madame depuis longtemps, elle sentait toujours bon, elle était toujours de bonne humeur,
«vous d’vez avoir faim,» disait-elle, pendant qu’on montait l’escalier, «tout est prêt, pis si vous avez soif j’ai d’ la bière dans l’ frigidaire, du crème soda ossi, pis du ginger ale,» elle prononçait djinndjorel, «pis j’ai ossi du jus d’ pommes, du vrai, là, direct du verger à Barry à Nicolet,»
Pierre était monté le premier, Marguerite m’avait frôlé de ses totons en refermant la porte, elle était montée devant moi, elle portait une jupe courte, elle était dans le vent. ses longues cuisses m’hypnotisaient, rendu aux trois-quarts de l’escalier elle se pencha pour ramasser une cochonnerie sur une marche et je vis ses p’tites culottes, j’essayai de ne pas me taper une érection instantanée, c’est qu’à cet âge-là on a le bidule hyperactif,
on déposa nos affaires dans la chambre d’amis, Pierre passa aux toilettes, je passai dans la cuisine avec Marguerite pour boire un verre d’eau,
«sers-toi dans l’ frigidaire, gêne-toi pas, là,» dit-elle,
«chu pas gêné, j’ vas m’ servir, fais-toi-zen pas pour ça, sti, j’ vas m’ prendre une bière tantôt, mais avant j’ veux m’ rafraîchir aux toilettes,»
«bon, parle-moi d’ ça, toi,»
elle s’était installée devant le comptoir pour trancher du pain croûté, la lumière du soleil traversait sa blouse et découpait avec une telle netteté sa poitrine remuée par le va-et-vient de son bras qu’électrifié je ne pouvais que faire semblant de rien, Pierre entra dans la cuisine en déclarant que ça ferait du bien, une bonne bière froide,
«han, èsti?» me lança-t-il,
«en osti, sti,»
je passai aux toilettes à mon tour, je pissai, cela fait j’ôtai mes lunettes et me rinçai les mains et le visage, Marguerite avait disposé notre set de trois serviettes sur le porte-serviette en arrière de la porte, le vert pour le peintre, le bleu pour le poète, la grande serviette en-dessous, la moyenne par-dessus et la débarbouillette en diamant sur celle-ci, je nettoyai mes lunettes, des lunettes rondes com celles de Lennon, les rechaussai, me regardai dans le miroir, je me trouvais beau garçon dans le genre intellectuel à muscles,
«bon, moi, j’ me prends une bière,» annonçai-je de retour dans la cuisine,
je tirai une bouteille du frigidaire et la débouchai après le débouche-bouteille vissé dans le mur au-dessus de la poubelle à pédale, on placota un bout en aidant à mettre la table, puis on prit place pour manger notre spaghetti,
Marguerite vivait tuseul dans son quatre et demi, elle était archiviste à l’hôtel de ville, célibataire dans l’âme elle ne projetait pas de se marier, en tout cas pas tout de suite, elle entretenait bien une ou deux relations amoureuses ici et là, mais jamais rien de sérieux, au grand dam de sa soeur aînée, la mère à Pierre,
«a commence sa trentaine,» se plaignait celle-ci, «pis a s’est pas encor trouvée d’ mari, j’ veux bien croire qu’ les temps ont changé pis qu’ les fams asteur sont plus libéréres, mais une vieille fille, ça reste une vieille fille, pis ça paraît pas ben dans une famille,»
«ben voyons donc, moman,» répliquait Pierre, «on juge pu les familles com ça, pu asteur, qu’a s’ marie ou qu’a s’ marie pas, matante, ça dérange rien, du moment qu’a l’est ben com a l’est, èsti,»
«ben oui, je l’ sais ben,» disait la mère à Pierre, résignée, en plus que Marguerite ne voulait pas d’enfants, en tout cas pas tout de suite, c’était son expression préférée, à Marguerite, en tout cas pas tout de suite, «ça s’ra pu l’ temps d’ partir en famille rendue à quarante ans, pis d’abord, a l’ f’rait avec qui, cet enfant-là? avec un d’ ses chums de passage? quelle sorte de famille que ça ferait, ça, han? pis arrête de sacrer,»
Marguerite accapara la conversation tout au long du souper, elle parla de tout et de rien, de sa job, qui la passionnait, de ses voisins, du bien bon monde, de la famille, de ses chums de filles et de ses chums de gâs, elle parla de cinéma, de rock & roll, d’exploration spatiale, on avait marché sur la Lune trois ans auparavant, je travaillais alors com busboy dans un tout petit restaurant chic du Vieux-Montréal, et toulmonde, le personnel et les clients, on s’était regroupé devant la télévision portative en noir et blanc dans la cuisine pour assister à l’événement retransmis en direct com une fenêtre ouverte sur la noosfère,
Marguerite parla ossi du chalet pas cher qu’elle projetait d’acquérir dans le bout de Shawinigan avec Rose, une de ses copines, «pas un gros chalet, là, pis pas neuf non plus, mais en bon état, on l’a visité avec Paul, notre ami contracteur, c’est su’ l’ bord du Lac-à-Tortue, y a d’ôt chalets alentour, parce qu’on aime mieux pas être isolées, Rose pis moi, pis plus tard, » fredonna-t-elle, « j’ m’achèterai un char pour monter dans l’ Nord,»
elle gesticulait beaucoup et je m’arrangeais pour regarder sans que ça paraisse sa blouse qui s’ouvrait et se refermait sur son toton droit,
mais son rêve le plus cher, c’était de voyager partout dans le monde, elle voulait tout voir, rencontrer toutes sortes de gens, participer à toutes sortes de coutumes, apprendre toutes sortes d’expressions dans toutes sortes de langues,
«j’ partirais pas tuseul par exemple, non way, on partirait à deux filles, peut-être avec Violette, on en a déjà discuté, elle pis moi, y a rien d’ sûr encor, là, moi j’ pourrais prendre une année off de ma job, quand j’en ai parlé à mon boss y m’a dit que j’ pourrais en profiter pour observer comment d’ôtres cultures conservent leur mémoire collective, quelles sortes d’archives y z’ont, comment y les collectent, quels systèmes y z’utilisent, j’en r’viendrais enrichie, y m’a dit, mon boss, pis peut-être même avec des idées nouvelles qu’on pourrait appliquer ici, cool, han? pis l’ plus beau c’est que com j’ s’rais toujours employée d’ la ville je continuerais de r’cevoir mon salaire ou j’aurais droit à une bourse de perfectionnement ou quelque chose com ça,»
«ça s’appelle une année sabbatic,» dit Pierre,
«ouin,» dis-je,
«ben oui, je l’ sais ben,» dit Marguerite, «pour Violette par exemple c’est une ôtre histoire, a part, a perd sa job, faut qu’a s’en trouve une ôtre en r’venant, ça s’ra probablement pas si difficle que ça, a l’a d’ l’expérience pis d’ l’éducation, mais quand même,»
«dans quoi qu’a travaille?» demanda Pierre,
«a l’est secrétaire dans un bureau d’ notaire, est ben payée, a l’aime sa job, mais c’est pas ça qu’a veut faire toute sa vie,»
«c’est quoi qu’a veut faire?» demandai-je,
«a veut travailler pour une agence immobilière, a l’a pour son dire qu’y a pas un meilleur moyen de s’ payer une maison que d’ travailler com agente immobilière, ben c’est pas juste ça, a l’aime être avec le monde, est bonne avec les chiffres, est éduquée, est charmante, a sait parler, moi j’ la vois très bien faire carrière dans ça, chu sûre qu’a réussirait,»
«un an, matante, c’est long,» dit Pierre,
«j’ dis un an, ça pourrait être moins long, tsé veux dire?»
«tu commencerais par où?» demandai-je,
«ouin?» dit Pierre,
elle n’attendait que ça pour nous décrire son voyage ôtour du monde,
«j’irais d’abord en Europe, en France pour commencer, à Paris, qui sait, peut-être que j’ voudrais pu en repartir, han?»
«moi, si j’allais à Paris,» dit Pierre, «j’ visiterais les musées, ça, y ôcun doute là-dessus,»
«ben sûr, moi ossi,» dit-elle,
«moi ça s’rait pour aller voir du côté d’ chez Baudelaire, sti,» dis-je, «pis ossi du côté d’ chez Proust,»
«mais j’irais ossi fouiner du côté des archives,» reprit-elle, « pis j’essayerais d’ faire le tour d’ l’Europe, j’ voyagerais en train, su’ l’ pouce, en bateau, en avion, en bécik, à pied, à cheval même, ou en charrette,» elle lâcha un petit rire bref, «j’ monterais d’abord vers le nord jusqu’en Angleterre pis jusque dans les pays scandinaves, après je r’descendrais vers le sud par l’Allemagne jusqu’en Italie, en Grèce, en Espagne,»
elle décrivait les intinéraires dans l’air, un bouton de sa blouse se détacha pour me dévoiler tout son toton rose dans sa brassière blanche, je manquai avaler ma bouchée de spaghetti de travers,
«ça va?» me demanda-t-elle,
«ça va, sti,» dis-je, la voix un peu enrouée,
elle me décrocha un sourire éclatant en rattachant son bouton espiègle,
«j’ prendrais des notes durant l’ voyage, ça va sans dire, en fait j’ tiendrais un journal de bord com on dit, un carnet d’ voyage, pis après l’Europe, je sais pas, peut-être l’Afric, oubindon l’Asie, ça m’ fait un peu peur, ces régions-là, je m’ sentirais plus en sécurité d’ l’ôt côté du rideau d’ fer dans un pays communiste avec un permis pis un guide, c’est drôle, han?»
«c’est parce qu’y sont des Occidentaux,» dit Pierre, «en tout cas dans l’ouest de l’Est, si tu vois c’ que je veux dire, y sont européens, c’est pour ça,»
«tu penses?» demanda-t-elle,
«ben sûr, en Afric pis en Asie, ben là t’es réellement ailleurs, t’es réellement dans d’ôtres cultures, tandis que dans l’ bloc de l’Est t’es quand même toujours dans l’ monde occidental, ben, c’est pas exactement ça que j’ veux dire, c’ que je veux dire c’est qu’y sont blancs, ailleurs y sont noirs ou jaunes, c’est ça que j’ veux dire,»
«mets-en, sti,» dis-je,
«c’est pas bête com idée,» dit Marguerite, «j’ s’rais donc raciste sans l’ savoir?»
«on dirait ben, èsti,»
«ah ben, j’avais jamais vu ça com ça,»
«mais les races, là, si tu veux savoir,» reprit-il, «ça existe pas,»
«comment ça, ça existe pas?» demanda-t-elle,
«ben, r’garde, matante, on est toutt un même race, la race humaine, on est toutt des terriens, on a des différences j’ dirais esthétics, la couleur d’ la peau, les yeux bridés ou pas, c’est des différences en surface, pis même dans les cultures les différences sont pas si profondes, les mythes se ressemblent, les grands mythes j’ veux dire, c’est similaire d’un bord à l’ôtre d’ la planète pis à travers les siècles, on est toutt le même monde, mais avec des habits différents, si tu vois c’ que je veux dire,»
«ben, j’ le vois pas clairement, là, mais c’est intéressant, c’ que tu dis là,»
«pis l’Améric du Sud?» demanda-t-il, «tu irais-tu en Améric du Sud?»
«ah ben, ça c’est drôle, j’y avais même pas pensé, ben j’irais au Brésil, au carnaval de Rio,»
«moi c’est à Tahiti qu’ j’irais,» dit-il, «pour aller voir la lumière à Gauguin,»
«pis toi,» me demanda-t-elle, «à part Paris c’est où qu’ tu irais?»
«à Saint-Pétesbourg, asteur Léningrad, pour serrer la pince au fantôme de Dostoievski,»
«on dirait ben qu’ tu voyagerais juste pour r’trouver des fantômes, toi,» dit-elle,
«ben oui, sti,»
«qu’est-ce tu fais à soir, matante?» demanda Pierre,
«j’ m’en vas dans un party d’ fête, c’était la fête à une amie avant-hier, Jacinthe, on la fête à soir, j’ vas rentrer tard, si j’ rentre,» précisa-t-elle, l’air coquin, «vous ôt, vous allez r’joindre Bill, j’imagine?»
«ouin,» dit Pierre, il se tourna vers moi, «y est quelle heure, là?» mais au moment même qu’il me demandait l’heure il réalisait son étourderie et regarda sur l’horloge en forme de pomme en haut du mur, «passé sept heures,»
on continua de placoter, le repas terminé on remercia Marguerite,
«merci matante, y était bon en èsti ton spaghetti à soir,»
«mets-en, sti, en osti, merci, là,»
«bon ben chu ben contente, c’est vrai que j’ fais du bon spaghetti,» elle se leva, «pis là, on va aller fumer une cigarette su’ l’ balcon, moi j’emporte ma bière, pis com dessert tantôt j’ai des fraises avec d’ la crème,»
on débarassa la table, j’avais raté les cuisses à Marguerite quand elle s’était levée, mais j’avais bénéficié d’une belle vue plongeante dans sa blouse quand elle s’était penchée par-dessus la table pour ramasser le pot de piments forts séchés et celui du fromage parmesan râpé,