au Rio

le temps s’était reconnecté, enfin, c’est une façon de parler, il s’était reconnecté différemment, la visite sur la cargo me parut avoir duré une éternité et elle m’apparaissait maintenant com un condensé de diaporama qui s’éloignait à toute vitesse dans le fin fond de l’espace-temps,
«on va-tu au Rio?» me demanda Suzanne,
«on va au Rio, sti,»
le petit quart d’heure que ça nous prit pour quitter le quai et emprunter Des Forges jusqu’au Rio nous sembla interminable, la rue s’allongeait devant et serpentait derrière, les buildings dansaient la claquette, les automobiles avaient l’air d’engins spatiaux filant au ras du sol, les passants se métamorfosaient en blocs disparates de membres et de troncs désarticulés, je vis quelques têtes qui étaient à la recherche de leur corps, on se serait cru dans une peinture de Magritte,
«ben coudon, on va-tu y arriver, à c’ modi lampadaire-là?» dit Suzanne,
en effet, on avait beau avancer vers le lampadaire en question, on n’arrivait jamais à sa hauteur, c’est pas qu’il s’éloignait, on voyait bien qu’il était fermement planté dans le ciment du trottoir, on apercevait même ses racines qui couraient sous l’asfalte de la rue, il devait se nourrir de l’huile des automobiles, c’était pas qu’on avançait pas, c’était plutôt qu’il y avait un creux cosmic entre lui et nous, puis, pour nous narguer, au moment où on l’atteignit finalement et auquel on s’accrocha com à une bouée de sauvetage, il se transforma en projecteur de tour de contrôle,
Suzanne insista pour que je roule une cigarette, elle voulait savoir si j’en étais capable dans mon état, je relevai le défi et nous roulai chacun une belle cigarette, même si le papier sous mes doigts affectait toutes sortes de formes géométrics et que les grains de tabac sautillaient com des puces, j’éprouvai un peu de difficulté à licher le bord collant, j’avais la bouche sèche, mais j’y arrivai,
Suzanne examina sa cigarette,
«ah ben tu m’impressionnes, à moins que j’ sois en train d’ l’halluciner bien roulée, qu’est-ce t’en penses?»
«est ben roulée, tu peux m’ croire,»
je nous allumai, on fuma agrippé au lampadaire, la ville s’était transformée en dessin escherien, puis on continua notre traversée jusqu’au Rio,
c’était bondé, ses speakers crachaient le rock & roll, la fumée des cigarettes twistait au-dessus des têtes com de la brume excitée par les lumières psykédélics, on se fraya un chemin jusqu’au bar, la main dans la main pour ne pas se perdre de vue dans ce qui nous paraissait une foule immense, dense et mouvante,
«une bière?» demandai-je à Suzanne dans le vacarme assourdissant,
j’avais parlé normal,
«non, un rhum & coke à la place,»
elle ossi sans avoir besoin de hausser la voix, on était dans la même bulle de réalité,
au bout d’un très long moment un des deux serveurs qui besognaient derrière le bar se pointa, je lui passai la commande, je ne lui avais pas parlé fort à lui non plus, il était habitué, il déposa nos consommations devant nous au bout d’un ôtre très long moment, je payai, en tipant généreusement, Suzanne prit son rhum & coke, je pris ma bière, j’en avalai une grande gorgée, ça pétilla ferme dans ma bouche, Suzanne vida méthodiquement son verre en une succession de petites gorgées régulières, elle avait soif elle ossi, elle déposa le verre vide sur le comptoir en lâchant un gros « aaah! » de satisfaction, je me tournai vers le serveur, il avait tout vu du coin de l’oeil, il souriait, je lui fis signe de m’en emporter un ôtre, Suzanne éclata de rire, je la questionnai du regard, elle riait com une bonne, le serveur déposa le verre devant elle, je payai, tipant généreusement toujours, Suzanne se calmait, elle prit son verre, n’en but qu’une petite gorgée cette fois-ci,
«j’ me sens bien,» dit-elle, le visage radieux,
tellement radieux, son visage, qu’il en auréolait,
ôtour, ça fluctuait, ça vibrait, ça flottait, c’était en continuelle transformation, les gens, les objets, les odeurs, le plancher, les murs, rien n’était fixe, tout se mélangeait, tout se confondait dans tout et rien ne faisait partie de rien en une ribambelle kaléidoscopic fractalisée, sauf le visage de Suzanne, qui respirait la gaieté, littéralement, je pouvais voir les particules de joie qui bondissaient des pores de sa peau com des atomes agrandis en cavale, c’était sublime, elle m’apparaissait plus belle que belle en ce moment, plus belle que la Beauté avec un gros B,
«j’y pense, là, j’ai rien payé, moi,» dit-elle,
«ça n’est point malaise, gente dame, votre charmante compagnie vaut tous les écus de ma bourse, sti,»
«que vous êtes gracieux, cher monsieur,» elle avala une gorgée de rhum, j’avalai une gorgée de bière, «allons, mettons-nous en quête d’un endroit confortable,»
«quêtons, gente dame, quêtons,»
«tenez, monsieur, prenez mon bras que nos pas ne se séparent et que je sois plus près de votre bourse,»
«oserai-je vous demander, madame, à quelle bourse vous faites allusion?»
«mais les deux, monsieur, les deux,»
on fit le tour de la piste de danse, un long périple dans un univers dadaïste de chaises, de tables, de têtes et de corps, on se dénicha un coin debout sous un des speakers accrochés au plafond,
«que diriez-vous si nous allions nous trémousser au rythme de la music?» murmura Suzanne,
n’importe qui d’ôtre m’aurait hurlé dans les oreilles que j’aurais rien compris, la music était trop forte, Suzanne, elle, n’avait qu’à remuer les lèvres, ses mots sortaient de sa bouche com du texte écrit,
«gente dame, se trémousser en votre compagnie vaut tout les écus de ma bourse,»
«vous montrez une fâcheuse tendance à vous répéter, monsieur, vous manquez d’imagination, c’est inélégant, ou vous êtes le jouet d’une obsession, ce qui serait grivois, mais foi de Suzanne, me prendriez-vous pour une courtisane?»
«que nenni et oh que si! vous êtes, madame, à mon regard médusé le portrait sublime de la beauté sur deux pattes, votre compagnie, si je puis me permettre de le répéter encor une fois au risque de vous paraître mufle, ne vaut pas seulement tous les écus de ma bourse, elle vaut ossi, permettez-moi d’oser le dire, toute l’ardeur enflammée de mon ôtre bourse,»
«ah mais j’avais très bien compris, monsieur, et je dois vous avouer que j’en suis fort aise,»
«quoique par l’effet de l’agent hallucinatoire que nous avons ingéré cette bourse-là est com qui dirait ratatinée, sti,»
on éclata de rire, je vidai ma bière, Suzanne vida son rhum & coke, on déposa bouteille et verre sur une table déjà remplie à côté, on se tricota un chemin main dans la main jusqu’à la piste de danse, on s’y fit un espace et on dansa, ça tombait bien, c’était Freedom de Jimi Hendrix qui jouait,
on dansa sans discontinuer, on dansa sans reprendre notre souffle, les morceaux s’enchaînaient et on dansait, on était dans un monde à part, rien d’ôtre n’existait que nous deux transportés par la music en une gestuelle onduleuse et translucide,
on laissa la piste, oui, deux fois, pour aller engloutir une consommation au bar en fumant une cigarette, les siennes, après quoi on ne la quitta que lorsque les speakers se turent et que les lumières ordinaires furent rallumées, le décor nu, délesté de ses effets psykédélics, pesait une tonne, on se dirigea vers la sortir com si on avançait péniblement dans un monde engourdi par la gravité, la trame sonore des voix, des pieds en mouvement, des objets déplacés nous semblait ouatée et désynkronisée,
«tabarouette, ça prend du temps pour sortir d’icitte,»
«mets-en, sti,»

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