au Maldoror

le café Maldoror, à trois rues de là, pas loin des quais, pas grand, était plein à craquer, des jeunes en âge de boire agglutinés ôtour des tables et serrés com des sardines le long du bar modeste, toute une faune animée, excitée, enthousiaste, qui placotait, gesticulait, riait, la music jouait dans les speakers accrochés au plafond, pas trop fort pour pas enterrer toulmonde,
on se fraya un chemin vers le bar en saluant les connaissances,
«hey!» lança quelqu’un, «d’ la visite rare de Montréal!»
Pierre fit un détour pour aller dire allo,
une grande fille à moitié levée du banc au fond du café faisait des grands signaux des bras en criant mon nom, la belle Suzanne! je fis des grands signaux à mon tour et lui signifiai que j’irais la rejoindre à sa table, elle me gratifia d’un beau sourire et se rassit, Bill me descendit un coup de coudes dans les côtes,
«t’as trouvé ta compagne pour à soir, toi, mon osti,»
«oui, monsieur, pis c’est moi qui paye la première tournée, sti,»
le bar pas long finissait en quart-de-rond devant les toilettes, on attendit patiemment notre tour pour commander, j’eus une idée, je regardai dans la direction de Suzanne et fus agréablement surpris de constater qu’elle regardait dans ma direction elle ossi, on se voyait entre les têtes mobiles et les corps mouvants, un mec assis à sa droite lui parlait dans l’oreille, elle ne lui prêtait pas attention, je gesticulai pour lui demander si elle voulait quelque chose, elle leva sa bouteille de bière, je voyais pas bien, je demandai à Bill c’était quoi com bière en pointant du doigt, il regarda, Suzanne se leva à moitié pour tendre sa bouteille au bout du bras, l’étiquette bien visible,
«O’Keefe,» dit Bill,
je fis signe qu’okay à Suzanne, le barman vint prendre notre commande, Pierre nous rejoignait,
«c’est Paul, là-bas,» dit-il, «on s’est connu au secondaire, y est en biologie au cégep, y veut se spécialiser en microbiologie,»
nos bières arrivèrent, je payai, laissai un bon tip, je passai une bouteille à Pierre, une à Bill, m’emparai des deux ôtres,
«merci, là, èsti,»
«ouin, merci, là, pis c’est moi qui paye la prochaine, osti,»
«pas de problème, sti,»
on zigzagua entre les tables,
«pis c’est moi qui paye l’ôt après,» dit Pierre,
«t’es sûr?» demanda Bill,
com moi, au lieu d’étudier, Bill travaillait, il chauffait un camion de livraison, com Pierre il restait chez sa mère, plutôt avec sa mère, ils étaient colocataires, elle veuve, lui fils unic,
«sûr que chu sûr, èsti,» répliqua Pierre, «mais on va s’assoir où, là?»
«icitte, sti,»
je m’arrêtai devant la table de Suzanne, assise en coin sur la banquette en cuir noir usé qui courait sur deux murs, il n’y avait pas une seule place de libre, ni à sa droite, ni à sa gauche, non plus que sur les chaises ôtour de la table ronde remplie de bouteilles, de verres, de tasses, avec deux cendriers, trois paquets de cigarettes, dont un écrapouti, un paquet de tabac, du Drum, c’était la grosse mode, je l’aimais bien, le Drum, c’était exotic, mais je restais fidèle au tabac Player’s, un livret de papiers à rouler, du Vogue, puis des allumettes,
je déposai la bière à Suzanne sur la table, elle me sourit, puis elle se tourna vers le mec de tantôt et lui chuchota quelque chose dans l’oreille, il la regarda, me regarda, la regarda à nouveau, moi je gardais mon air cool de redoutable, il lui dit quelque chose, elle lui fit une mimic genre c’est com ça, qu’est-ce que tu veux que je te dise, il avait l’air irrité, il ramassa sa bière, un des paquets de cigarettes, des Du Maurier, l’ôtre c’était des Export « A », des bonnes cigarettes, l’écrapouti des Belvédère, il laissa sa place, je m’y faufilai,
«salut mon cowboy,» dit Suzanne,
«salut ma belle,» dis-je,
elle m’appelait son cowboy parce que je portais des bottes de cowboy été com hiver, puis j’allais jamais nulle part sans mon jeancoat et j’enfilais jamais rien d’ôtre que des jeans, elle m’avait demandé la première fois si c’était pas trop froid pour les pieds des bottes de cowboy en hiver, non, j’avais répondu, mais ça pouvait être glissant,
je l’embrassai sur les joues en la collant, elle me déposa un baiser sur la bouche,
«que chu donc contente de t’ voir, tu viens pas nous visiter souvent,» elle se tourna vers mes copains, restés debout devant la table, «salut, vous ôt,»
«salut,» dit Pierre,
«salut,» dit Bill, en levant sa bière,
elle se retourna vers moi,
«pis merci pour la bière,»
«pas d’ problème, sti,»
on s’était rencontré ici, au Maldoror, dans le temps des Fêtes, avec Pierre et Bill, on s’était revu deux fois au printemps, toujours avec Pierre et Bill, je lui avais promis qu’avec l’été je rebondirais plus souvent à Trois-Rivières, mais j’avais oublié de lui demander son numéro de téléfone, je savais ni où ni comment la contacter, sinon ici au Maldoror, et on s’était pas revu,
«t’es icitte pour la fin d’ semaine, j’imagine?»
«ouin,»
«tu sais-tu combien d’ fois chu v’nue icitte dans l’espoir de t’ voir? ben, souvent, si tu veux savoir,»
«j’espérais ben gros qu’ tu soyes icitte à soir, sti,»
«ah oui?»
«quoi? tu m’ crois pas?»
elle n’aurait pas eu tout à fait tort, j’avais bien pensé à elle, mais juste un peu, com ça, en passant,
«c’est pas ça, mais si c’était pas moi tu t’en trouverais ben une ôt à soir, non? un beau grand cowboy com toi,»
«j’ m’en trouverais une ôt, c’est sûr, mais ça s’rait pas toi, pis ça m’ f’rait du mal, pis d’ailleurs, chu venu une fois en juin,»
elle affecta un air faussement indigné,
«t’es v’nu en juin! pis tu m’as manquée!»
«comment ça j’ t’ai manquée, c’est plutôt toi qui m’a manqué,» j’affectai un air faussement romantic, «j’ t’ai cherchée partout, belle Suzanne, j’ai arpenté la ville de long en large, j’ai fait l’ tour des bars et des cafés, je t’ai attendu ici, ma jolie, au bar, là-bas,» je pointai dans la direction générale du bar, «j’ai guetté ton arrivée pendant des heures interminables, j’ te voyais franchir la porte d’entrée com une apparition, mais t’apparaissais pas, j’ai été crier ton nom, Suzanne, Suzanne, dans la nuit noire des ruelles, le coeur en mille miettes, j’ l’ai murmuré dans la noirceur accablante des parcs, mais j’ t’ai point trouvée,»
elle éclata de rire,
«y a des lampadaires dans les ruelles pis dans les parcs, tu sauras,»
«ben oui, je l’ sais ben, sti,»
on se taquinait, on faisait semblant de prendre ça cool, mais ça pétillait d’électricité entre nous deux, Pierre me fit signe que Bill et lui s’étaient trouvés de la place à une table voisine,
«ça t’ dérange pas d’ pas être assis avec tes chums?» me demanda Suzanne,
«ben non, voyons donc, bien au contraire, ma chère amie, votre compagnie m’enchante et me ravit au point que j’en oublie la leur,»
«que vous êtes galant, mon cher monsieur,»
«cela dit, belle dame, un trip d’acide, ça vous tente-tu?»
«t’en as?»
«ben oui, j’en ai, sans ça j’ t’en offrirais pas, sti,»
«ben, tu pourrais m’ demander ça pour qu’on s’en cherche, tsé veux dire?»
«j’en conviens, pis, t’en veux-tu?»
«vous comprendrez que oui, monsieur,»
je ressortis mon contenant et la laissai se prendre un tab, elle l’avala avec une gorgée de bière,
«t’en as déjà gobé un?» me demanda-t-elle,
«oui, tantôt, avec eux ôt,» indiquant mes copains d’un signe de tête,
je rangeai mon contenant,
«qu’est-ce que t’as dit à l’ôt gâs tantôt?»
elle se colla sur moi en glissant son bras derrière mon cou, sa mini sacoche qu’elle portait en bandoulière la dérangeait, elle la bougea en se reculant un peu, puis se recolla, son toton droit s’aplatit sur mon biceps gauche, déjà que nos cuisses s’étaient collées!
«j’y ai dit qu’ t’étais mon chum de Montréal,» me chuchota-t-elle à l’oreille, «qu’ t’étais du genre mauvais, pis que ça t’ tentait pas d’ te faire niaiser quand tu v’nais m’ voir,»
sa grande chevelure noire, épaisse et bouclée frôlait mon visage, je reniflai dans son cou, elle frissonna,
«tu sens l’orange, tu sens bon en tabarnic, sti,»
«c’est mon nouveau parfum, tu l’aimes?»
«mets-en, toi,»
elle retira son bras, caressa ma nuque du bout des doigts,
«j’ai pensé à toi quand j’ l’ai acheté, pis j’ m’en suis mis un ti peu tout partout,» ajouta-t-elle, l’air taquin, «c’est drôle, han? j’ l’ai acheté y a à peu près un mois, pis c’est com si j’ l’avais oublié, y restait là sur mon bureau pis j’ mettais mon eau d’ rose com d’habitude,»
«ça sentait bon ça ossi, mais l’orange te va mieux,»
«oui, pis à soir j’ai décidé de v’nir au Maldoror, ça faisait au moins deux semaines qu’ j’étais pas venue, j’ pensais même pas t’ voir, avec la pluie en plus, j’étais même pas sûre encor moi-même à maison si j’allais v’nir ou pas, pis là, sans m’en rendre compte, j’ me suis parfumée à l’orange, c’est après, en reniflant, qu’ j’ai réalisé que j’avais pris l’ flacon à l’orange au lieu du flacon à l’eau d’ rose, mon intuition avait décidé pour moi, j’ai ben faite de l’écouter, tu penses pas?»
«mets-en, sti,»

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