au bar des danseuses

«j’ me d’mande qu’est-ce qu’y aurait fait, Marcel, si j’y avais parlé d’ ma bébé Austin, y nous aurait ben lâché dans l’ milieu d’ la route,» disait Pierre, une fois qu’on se fut installé à une table devant une bonne bière froide,
«sans ralentir en plus, pis moi j’avais pensé parler des chars à hydrogène,»
on éclata de rire com des débiles,
«faut dire que ta bébé Austin, a m’ faisait peur, c’était com si on était assis l’ cul su’ l’asfalte, c’est pas mêlant on était à hauteur des roues des ôt chars, sti,»
«t’exagères, là, mais c’est vrai qu’était pas grosse, j’ me faufilais partout avec par exemple, pis pas rien qu’à peu près, èsti,»
sa première automobile, l’Austin Mini, qu’il s’était payé pour ses dix-huit ans avec l’aide de ses parents, pas neuve et qui avait roulé un gros six mois, il en avait eu pour son argent, avant de l’acheter il avait demandé l’avis de mon père, mécanicien naturel, «m’a êt’ ben franc a’c toé, l’ jeune,» avait dit mon père après l’avoir inspectée et fait un petit tour avec, «a va t’ durer l’été, mais a pass’ra pas l’hiver,» en effet, elle avait rendu l’âme avec les premières neiges, je ne cachais pas mon inconfort et mon inquiétude quand j’embarquais, j’ai toujours admiré les bolides de course sur des pistes de professionnels, j’ai toujours craint les taons irresponsables sur nos routes meurtrières, et la bébé Austin exacerbait ma fobie,
«hey, ç’a dû mettre ton père en beau calvaire, toi, d’avoir à s’ rendre à Beloeil demain, sti?»
«mets-en, èsti, ça y a cassé sa fin d’ semaine ben raide,»
le père à Pierre possédait une grosse Plymouth bleu métallic et com il aimait prendre ça lousse les fins de semaine, ayant pour son dire qu’après avoir conduit toute la semaine pour le travail et les courses il avait bien droit au repos, s’il avait à se déplacer il marchait ou prenait l’autobus, c’était toujours avec élan qu’il nous la confiait pour qu’on débarasse jusqu’à Trois-Rivières, quand ça adonnait com de raison et en ôtan qu’on paye le gaz et qu’on fasse pas les fous avec, le voyage imprévu à Beloeil lui avait cassé son fun, ça nous avait cassé le nôtre ossi, celui du rock & roll au volant de la Plymouth bleu métallic les vitres baissées,
«hey, t’as-tu fini ton Teilhard de Chardin, toi?»
«non, pas encor, mais j’ l’achève, pis y va falloir que j’ le r’lise, mais j’ vas te l’ passer avant,»
c’est au cégep que Pierre avait entendu parler de Teilhard de Chardin et du concept de la noosfère, dont il m’avait entretenu et qui nous fascinait, on finissait notre bière,
«une ôt? après ça on s’en va, sti,»
«une ôt, pis là faut qu’ j’aille pisser la première,»
«m’a y aller après toi,»
il s’en alla pisser, je fis signe à la serveuse pour lui signifier « deux ôt » des doigts, je payais, j’avais plus d’argent que Pierre, je travaillais du lundi au jeudi dans une brasserie du Vieux-Montréal, les cheveux attachés, la barbichette trimée, la cravate au cou, la serveuse, avenante et souriante, déposa les bières sur la table, ramassa les deux bouteilles vides, recouvrit le cendrier et ses mégots d’un cendrier propre viré à l’envers pour les transporter toué deux sur son plateau, y déposer le cendrier à mégots et placer le propre retourné à l’endroit sur la table, prit, toujours souriante, le billet de 2 $ que je lui tendais, c’était avant les loonies et les toonies, voulut me redonner mon change, la bière coûtait pas cher, je lui fis signe de le garder, pas question de pas tiper, et durant tout cet échange silencieux j’avais fait semblant de ne pas regarder ses totons nus dans sa blouse à moitié déboutonnée, Pierre revenait des toilettes,
«ça, ça fait du bien,»
«à mon tour,»
je m’en allai pisser, cela fait, en sortant des toilettes, au lieu de revenir par le chemin en zigzag que j’avais effectué entre les tables, je longeai le bar pour zyeuter au passage les serveuses pas vraiment habillées venues remplir les commandes, je ralentis près de la piste de danse pour en observer une qui commençait son numéro de strip-tease sur de la music en chaleur,
«j’ pense que j’ vas partir d’ chez mes parents cet automne,» dit Pierre entre deux gorgées, un oeil sur moi, l’ôtre sur la danseuse,
«t’es décidé, là?»
il ne répondit pas directement, la danseuse retirait lascivement son top,
«j’ voudrais m’installer dans l’ bout du carré Saint-Louis, faudrait que j’ me trouve un appartement assez grand pis ben éclairé pour mon studio,»
Pierre se prenait pour un peintre com moi pour un poète,
«tu sais ce qu’a m’a dit l’ôt jour?»
«qui, ta mère?»
«ouin,»
«quoi?»
«a m’a dit qu’était prête à m’ payer un studio dans Montréal-Nord, èsti,»
nos deux familles habitaient le même quartier, la mienne depuis toujours, la sienne depuis cinq ans,
«a veut vraiment pas qu’ tu partes d’ la maison, sti,»
la danseuse, les totons à l’air, taquinait l’audience en jouant avec ses p’tites culottes, pas énorme, l’audience, à cette heure de la journée, toute mâle,
«non, a veut pas, èsti, pis c’est vrai, j’ me rends à l’évidence, j’ai des chums au cégep qui s’raient ben contents d’ pouvoir vivre chez leurs parents, pis qu’y leur payeraient un studio en plus, je l’ vois ben qu’ chu chanceux, j’ai des parents compréhensifs, pis justement c’est ça qui m’ fatigue, y faut que j’ fasse un hom de moi pis c’est pas en restant chez mes parents, ossi généreux et compréhensifs soient-ils, que j’ vas y arriver, d’un ôt côté chu pas sûr d’ pouvoir m’ payer tuseul un appartement com j’en veux un, parce que j’ veux rien savoir d’un colocataire, pour ça chu com toi,»
je vivais dans une chambre à une fenêtre habillée d’un rideau en plastic au troisième étage d’un vieil immeuble sur le boulevard Dorchester, asteur le boulevard René-Lévesque, au coin de Berri, le coin sud-est, avec une chambre de bain pour tout le palier au fond du couloir, mon loyer coûtait 9 $ par semaine, si tu payais un mois d’avance ça t’en coûtait 35 au lieu de 36 et un dollar dans ce temps-là ça couvrait ton tabac, ton papier à rouler, ta boîte de crap dinner, puis il te restait du change, j’avais présenté Pierre à mon concierge, qui lui avait demandé ce qu’il faisait dans la vie,
«chu t’étudiant en arts plastics au cégep du Vieux,»
«un artisse, j’aras dû m’en douter,» s’était-il exclamé en me lançant un clin d’oeil de connivence,
je m’étais présenté à lui, la première fois, en payant un mois d’avance, en tant que poète qui travaillait dans une brasserie, il respectait les artistes, admirait leur passion, enviait leur liberté et leur audacité, en ôtan qu’ils s’acquittent du loyer,
j’aurais pu me payer un appartement avec l’argent que je gagnais, mais j’en avais pas besoin, une chambre meublée me suffisait, je préférais passer mon argent ailleurs, le problème pour Pierre c’était qu’il voulait un appartement en plein coeur de Montréal et qu’il ne travaillait pas,
«t’es mieux de t’ trouver une job à temps partiel parce qu’un appartement dans l’ carré Saint-Louis avec juste les prêts et bourses, tu vas trouver ça rough en osti,»
il le prit sur la défensive, la danseuse se tortillait sur la couverte qu’elle avait étendue au sol et nous montrait son castor dans toute son ampleur,
«j’ vas m’ débrouiller, èsti, pis si y faut qu’ j’en arrache pour mon art, ben, j’en arracherai, c’est toutt,»
«prends-le pas d’ même, sti, de toute façon tes parents t’aideraient, y t’ laisseraient pas dans marde,»
«ben c’est ça justement, y vont faire avec moi com avec mon frère pis y vont faire pareil avec ma soeur pis j’ s’rai pas capable de dire non,»
ses parents avaient en effet soutenu l’aîné jusqu’au terme de ses études universitaires, c’était maintenant à son tour et ça l’achalait, ça le tourmentait, ça l’empêchait de se prouver à lui-même qu’il était un hom et qu’il pouvait se débrouiller tuseul,
la danseuse avait terminé son numéro, elle se rhabilla minimalement sous les quelques applaudissements et redevint serveuse,
«chu pogné avec des parents libérés et progressifs, èsti,»
le fait ossi que j’étais plus jeune que lui d’un an et que ça faisait deux ans que je ne vivais plus chez ma mère l’embarassait, notre situation différait, il le comprenait, il vivait au sein d’une famille unie et à l’aise, son père travaillait dans une agence de publicité, sa mère ajoutait au pécule familial en faisant des retouches sur sa machine à coudre à la maison pour les madames du voisinage, j’étais parti de chez ma mère pour lui alléger le fardeau, tuseul qu’elle était avec le reste de la marmaille depuis son divorce, quand même, ça l’énervait,
«mais Pierre, si j’étais toi, là, je l’ prendrais, l’ studio à Montréal-Nord, ça s’rait ben moins cher pis rien empêche de t’organiser un coin cuisine pis un coin pour dormir, com ça t’aurais pas besoin d’aller coucher chez tes parents toué soirs, pis imagine les beaux partys qu’on pourrait s’ taper, parce qu’y faut être sérieux, là, l’ carré Saint-Louis, c’est ben cool, mais c’est pas donné,»
«je l’ sais ben, mais c’est l’atmosfère, tu comprends? c’est com si j’en avais besoin, com une nourriture pour ma créativité, si tu vois c’ que je veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois,»
«mais quand j’y pense com y faut, là, l’ studio dans Montréal-Nord, ça s’rait au moins ça, han?»
«ben, r’garde, on veut triper dans l’ bas d’ la ville, chu là, on veut triper dans Montréal-Nord, t’es là, tsé veux dire?»
«m’ouin, ç’a ben d’ l’allure,»
on finit notre bière, on tira une dernière pof de notre cigarette, on écrasa le mégot dans le cendrier,
«on y va, sti?»
«on y va, èsti,»
on ramassa nos sacs, on zyeuta une dernière fois les serveuses sexy, on sortit,

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