le souper

«tu vois,» disait Pierre, «moi j’ pense que l’ Christ, c’est un arkétype, pas un dieu, ni l’ fils de Dieu, en quoi j’ crois pas d’ailleurs, mais un arkétype,»
«en quel sens, un arkétype?» demanda Bill, «j’ comprends pas, là, qu’est-ce que tu veux dire?»
les steaks rôtissaient sur le grill, les patates enrobées réchauffaient dans le fourneau du bbq, on avait mis la table, assiettes, ustensiles, condiments, petits pains, beurre, sauce HP, ketchup, sel et poivre, serviettes en papier,
«c’ que j’ veux dire c’est qu’ le Christ est un produit d’ l’imaginaire humain, une sorte de condensé d’ la pensée mythic d’ l’humanité, une incarnation de cette pensée dans l’ réel, un point fixe dans l’Histoire qui r’lève de notre inconscient collectif, quin, com un raccourci mythologic, èsti,» il se tourna vers moi, «pis peut-être qu’ c’est un arkétype qu’on retrouv’rait dans l’inconscient cosmic,» il revint à Bill, «on en parlait après-midi dans l’autobus, y aurait un inconscient personnel, un inconscient collectif, pis un inconscient cosmic,»
«c’est pas fou com idée,» dit Monique, «un inconscient cosmic, j’avais jamais pensé à ça,»
«quin, les steaks sont prêts,» dit Bill,
on s’approcha à la queue-leu-leu avec notre assiette pour qu’il y dépose notre tranche de steak et une patate au four,
«bon ben bon appétit,» lança-t-il en levant sa bière,
on se souhaita bon appétit toulmonde, le soleil nous caressait l’épiderme, l’odeur de la bouffe nous chatouillait les narines, on parlait de tout et de n’importe quoi en dégustant notre repas, un moment donné Pierre revint à la charge avec sa théorie du Christ arkétype,
«chu t’en train d’ lire Teilhard de Chardin, son livre Le phénomène humain, ben dans son livre y explique sa théorie d’ la nossfère, la sfère d’ la pensée humaine qui transforme le monde fysiquement, notre pensée collective qui crée des mythes, pis moi j’ dis qu’ le Christ non seulement est un d’ ces mythes, mais qu’en plus, contrairement aux ôtres mythes qui restent dans la dimension d’ l’imaginaire pis qu’on actualise à travers les rites, l’ mythe du Christ s’est incarné dans l’ monde matériel, y a pris forme humaine tangible, y s’est actualisé dans un corps d’hom, y s’est incarné dans l’Histoire, y est né bébé, y a grandi, y est devenu adulte, y a prêché, y s’est fait planter, pis y est mort,»
«c’est com un miroir en chair et en os de nous ôt,» dis-je,
«en plein ça,» dit-il,
«c’est pas Teilhard de Chardin qui a inventé l’ terme de noosfère,» dit Monique, entre deux bouchées, «c’est l’ russe Vernadski,»
«tu sais ça, toi?» demanda Pierre,
«ben quoi,» rétorqua-t-elle, «chu pas si niaiseuse que ça, tsé veux dire?»
«c’est pas ce que j’ voulais dire,» se défendit-il, «c’est juste que quand j’ parle de noosfère l’ monde me r’garde com si j’ débarquais d’une ôtre planète, quin, com Bill, là,»
«j’ te r’garde pas com ça,» dit Bill, «mais m’a t’ dire, c’est pas clair, ton affaire,»
«modi qu’ c’est bon,» dit Suzanne,
«le paradis,» dit Jocelyne,
«c’ que j’ veux dire,» reprit Pierre, s’adressant à Monique, «c’est qu’ c’est pas juste que l’ monde savent pas d’ quoi j’ parle quand j’ parle de noosfère, mais y en a pas gros qui connaissent Teilhard de Chardin, ça fait qu’ Vernadski, tsé?»
«pis les miracles, eux ôt?» demanda Jocelyne, «les miracles du Christ, qu’est-ce t’en fais?»
«c’est l’ mythe en action,» répondit Pierre, «pis y a pas juste le Christ qui a fait des miracles, quin, j’ lisais y a pas longtemps à propos d’ l’illo tempore, ça, l’illo tempore, c’est com le temps parfait d’avant l’Histoire, notre paradis terrestre à nous ôtres, le temps ousqu’y a pas d’ misère, pas d’ maladie, pas d’ guerre,»
«ça vient d’ Mircea Eliade, ça, l’illo tempore,» dit Monique,
il la regarda un moment avec enchantement et ravissement,
«Mircea Eliade, oui,» reprit-il, «pis, …, j’ai perdu l’ fil, … ah oui, dans les tribus primitives, quand t’étais malade, on t’ faisait une cérémonie, ben, j’ veux dire, on t’ racontait l’illo tempore, un sorcier, un chaman, avec des grisgris, des chants, des incantations, n’importe quoi, c’est pas important, c’est du décor pour mettre en situation, c’est d’ la mise en scène com au théâtre, l’important c’est qu’on r’plongeait l’ malade dans cet illo tempore où tout est parfait, où l’ monde est neuf, où la maladie existe pas encor, pis y guérissait, ben ça, c’est un miracle ossi, c’ qu’on appelle des miracles, pis qu’ moi j’appelle le mythe en action, pis y en a tellement d’ôt exemples com ça, mais là j’ vas continuer à manger avant qu’ ça r’froidisse,»
«ben y avait ossi les plantes médicinales qui aidaient,» dit Bill, «ces tribus-là, y z’avaient une connaissance profonde d’ la nature, nos Indiens icitte sont com ça,»
c’était pas politiquement incorrect de dire les Indiens dans ce temps-là, un temps pas si lointain, quoique une fois j’avais fait la rencontre d’un Indien dans le Vieux-Montréal, un Montagnais, j’avais utilisé le terme de Sauvages pour désigner les Aborigènes, il m’avait dit que non, ils étaient pas des Sauvages, des sauvages, il y en avait dans toutes les races, ils étaient des indiens, il s’était pas fâché, il m’avait juste expliqué, il avait bien compris que je savais pas de quoi je parlais, je lui avais demandé de m’excuser et lui avais promis que je n’utiliserais plus ce mot,
«pis si y mourait quand même?» demanda Jocelyne, «malgré les incantations, les grisgris, le retour dans l’illo tempore, malgré tout ça, si y mourait pareil?»
Pierre prit le temps de mâcher et d’avaler sa bouchée puis de prendre une gorgée de bière avant de répondre,
«ben, son heure avait sonné, les dieux en avaient décidé ainsi, y retournait dans l’illo tempore pour toujours com nous ôt on monte au ciel,»
«ou on va en enfer,» dit Jocelyne,
«ça serait quoi ton enfer, toi?» me demanda Suzanne,
«moi ça s’rait un film de Jerry Lewis,» intervint Monique, «toujours le même film qu’ j’aurais pas l’ choix de r’garder, pis qui jouerait en boucle pour l’éternité, ça s’rait tellement pu comic qu’ ça deviendrait un véritable enfer,»
on rigola toulmonde,
«moi,» dis-je, «j’irai ni au paradis, ni en enfer, quand j’ vas mourir j’ vas me r’trouver pirate sur un bateau fantôme,»
«c’est ben toi, ça,» dit Suzanne,
«pis toi,» lui demandai-je, «ça s’rait quoi?»
«j’ sais pas, toute seule sur une île déserte pour l’éternité, une p’tite île toute en sable avec juste un cocotier d’sus, tsé, com dans les comics? les caricatures, là, ousqu’y montrent un naufragé sur un monticule de sable avec juste le cocotier,»
«c’est une idée,» dit Jocelyne,
«c’est l’ contraire d’ l’enfer de Sartre,» dit Pierre,
«la solitude éternelle com enfer,» reprit Jocelyne, «m’ouin, c’est effrayant quand on y pense,»
peu après la conversation vira sur Montréal, Bill disait à Jocelyne que Pierre et moi voulions qu’il y déménage,
«tu veux t’en aller à Montréal?» dit-elle,
«moi, non, mais eux ôt, y voudraient ben qu’ j’y aille, par exemple,»
les opinions fusèrent sur les mérites respectifs des deux villes, j’étais quasiment tuseul à vanter la mienne, Pierre ne sembalit pas vouloir se décider entre les avantages d’une métropole et les particularités d’une petite ville, Bill, Monique et Jocelyne n’en avaient que pour la leur, Suzanne, elle, s’en fichait, du moment qu’elle était bien où elle était,
«pour le moment chu ben à Trois-Rivières, pis si jamais j’ déménage à Montréal, ben j’ m’arrangerai pour être ben là-bas, pis y a Québec ossi,»
«c’est une belle ville, Québec,» dit Monique, «j’ai d’ la famille là-bas,»
«tu y vas souvent?» demanda Pierre,
«assez souvent, avec mes parents,»
«moi c’est Trois-Rivières,» dit Jocelyne, «j’ai visité Montréal y a deux ans, pis j’ai pas aimé, c’est trop gros, pis c’est pas juste ça, icitte y a ma famille, mes amis, Montréal, c’est l’ fun pour visiter pis magasiner, mais ôtrement, non,»

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