l’art de rouler un joint de haschich et de marijane

le repas terminé on s’y était mis tous ensemble pour débarasser, ranger et nettoyer, puis là on relaxait, les voisins dans leur cour profitaient eux ossi de cette belle soirée, monsieur Ouimet, le voisin côté bleu, était venu s’accouder à la clôture, un verre de gin à la main, pour jaser un brin avec Bill, il voulait savoir si Bill était libre un samedi dans une semaine ou deux pour venir l’aider à peinturer son sous-sol,
«j’ai fini la salle de récréation en bas,» disait-il, «les murs sont montés, c’est mon frère qui travaille dans l’ gyproc qui est v’nu m’aider, on a séparé la salle de récré d’ la salle de lavage, une belle grande salle de lavage avec assez d’ place pour du remisage, pas besoin d’ peinturer là, on a mis du préfini, mais la salle de récré, elle, j’aimerais ben qu’a soye peinturée, pis com tu sais, moi pis l’ peinturage, pis après ça y restera juste à installer un tapis mur à mur,»
«monsieur Ouimet est en train de toutt r’faire sa maison,» nous dit Bill,
«ben non, pas toute la maison,» dit monsieur Ouimet,
«j’ vas vous aider, pas d’ problème,» dit Bill,
«t’es ben d’ service, j’ serais capable tuseul, mais à deux ça va toujours plus vite,»
«c’est certain,» dit Monique, «pis c’est moins platte,»
«les meubles, eux ôt, pour votre salle de récré, vous en achetez-tu des neufs ou quoi?» demanda Bill,
«ah non, pas toutt du neuf, juste la tv, l’ reste c’est un set de salon qu’ ma soeur me donne, a l’a décidé d’ s’en acheter un neuf pis a l’attend juste qu’ j’aye fini mon sous-sol pour s’ débarasser d’ son vieux, y est un peu usé, mais y est encor solide pis c’est ça qui est important, avec mes chaises pliantes dans l’ garage pis ma table à cartes, toutt va être tiguidou,»
«j’ai un chum qui a un frigidaire de bar, vous savez, là, les p’tits frigidaires qu’y ont dans les bars? mon chum en a un pis pis y pense à l’ vendre, j’ vas lui en parler si vous voulez, y est en bon état, y est propre, y a juste un boutte d’ la poignée qui est brisé, mais ça empêche rien,»
«hey, c’est une bonne idée, ça, on pourrait mettre d’ la bière pis d’ la liqueur dans ça, oui, parle-z’y en donc, ça m’intéresse,»
«y l’ vendra pas cher,»
monsieur Ouimet nous avait souhaité une bonne soirée à toulmonde puis était retourné sur sa galerie, Pierre voulut savoir si Bill se faisait payer pour ce travail ou s’il le faisait par pure bonté de coeur, il se faisait payer,
«pis, qu’est-ce qu’on fait à soir?» demanda Jocelyne, «on sort-tu?»
«où?» demanda Monique,
«j’ sais pas,» répondit Jocelyne, «au Maldoror?»
«moi, l’ Maldoror, ça me va,» dit Bill, «mais si c’est d’ la bière qu’on veut, on a une caisse de 24 dans l’ frigidaire, pis y en reste au moins une demi-douzaine dans la glacière, pis si y faut c’est rien d’en acheter plus,»
«c’est pas juste ça,» dit Jocelyne, «c’est l’ambiance, le monde, la music, tsé? mais j’ dis pas qu’on peut pas avoir du fun icitte, c’est pas ça que j’ dis,»
«pis toi?» demandai-je à Suzanne, «le Maldoror, icitte, ailleurs?»
«sais pas,» répondit-elle, «le Rio peut-être?»
«c’est trop rock & roll pour moi, le Rio,» dit Monique, «pis y a les bikers qui s’ tiennent là, j’aime pas ça,»
«y sont pas dangereux,» dit Suzanne, «y sont là pour avoir du fun com toulmonde,»
«y veulent pas attirer la police,» dis-je, «ça fait qu’y se tiennent tranquilles,»
«quand même,» dit Monique,
«le Maldoror, ça fait mon affaire,» dit Pierre,
«en attendant, qui c’est qui veut une bière?» demanda Bill,
toulmonde, il nous servit, la glacière était maintenant vide, inutile de la remplir, on se servirait dans le frigidaire,
«moi, j’ vas rouler un beau joint,» dis-je, «Monique, tu m’ passes ton hasch?»
elle en avait à peu près un quart d’once enveloppé dans du papier d’aluminium, du marocain blond, sec et dur com une pépite de sucre d’érable, j’allai m’installer à la table dans la cuisine, pas question de rouler dehors, une brise taquine et hop! la dope s’envole,
on ne roule pas un joint de haschich et de marijane n’importe comment, c’est un art, il y faut du doigté, du jugement et de la délicatesse, muni de mon canif j’entrepris de gratter la pépite, doucement, légèrement, sans forcer, les grains de haschich roulaient sur la table com du sable fin, si ç’avait été du haschich noir et malléable j’en aurais coupé une fine tranche que j’aurais passée quelques secondes à la flamme de mon briquet pour ensuite la défaire en grains en la pétrissant entre mes doigts, le haschich brûle plus lentement que la marijane, il faut donc l’égrener proprement pour que le joint se consume uniformément,
Suzanne était venue me rejoindre et s’était assise à côté de moi pour me regarder faire,
l’opération de grattage complétée je remis la pépite dans son papier d’aluminium et produisis ma marijane, j’en détachai une grappe que je brisai en morceaux, c’était de la marijane résineuse, dense et collante, difficile à briser, mais excellente pour la fumer avec du haschich, ne brûlant pas trop vite, je m’en fis un petit tas de granules vert foncé,
je regardai mes deux petits tas l’un à côté de l’ôtre en me lichant les doigts et en me les essuyant sur mes jeans, j’avais calculé juste, ils étaient de la bonne proportion, deux volumes de marijane pour un de haschisch, je les mélangeai avec le canif, puis, toujours avec le canif, je pelletai la dope pour la déposer dans un papier à rouler que j’avais tiré de mon livret, trois pelletées, je roulai,
j’étendais doucement la dope dans le papier, sans pousser vers les extrémités pour pas que ça déborde, je tâtais des doigts et des pouces, composais, confectionnais, mes gestes étaient assurées, je travaillais consciencieusement, avec application et expérience, je me targuais de rouler les plus beaux joints de haschich et de marijane en ville, une fois satisfait de la distribution du produit dans le papier, en un seul mouvement sûr et précis, sans hâte et sans hésitation, je le fermai jusqu’au bord collant, pas trop lousse, pas trop serré, lichai, collai, tire-bouchonnai une extrémité, le déposai sur la table,
de mon paquet de papiers à rouler je déchirai une lamelle de carton du rabat d’à peu près cinq millimètres sur vingt et la roulai en spring pour en faire un filtre que j’insérai dans l’ôtre extrémité du joint et que j’enfonçai avec le bout du petit doigt, pas trop, juste assez pour replier quelques millimètres de papier dessus, j’examinai le résultat, j’avais roulé un osti de beau joint,
je ramassai mon attirail, m’humectai le bout de l’index pour récupérer la poussière de drogue sur la table et la manger, ça goûtait l’herbe, la résine et la terre humide, c’était du bon stock,
pendant tout ce temps Suzanne avait parlé de la boutic, de Germaine, de sa boss, de ses cours au cégep, de son ambition de travailler à l’ONU, elle m’avait demandé si je connaissais le film Charade, avec Cary Grant et Audrey Hepburn, ben oui que je connaissais, de Stanley Donen, avec ossi Walter Matthau, James Coburn, George Kennedy, bon, est-ce que je me rappelais des deux interprètes qui travaillaient à Paris? une jouée par Audrey Hepburn? okay, c’était pas à l’ONU, mais c’était la même chose, bien sûr que je m’en rappelais,
«ben j’ pourrais faire ça ossi,» avait-elle dit, «chu bonne dans les langues,»

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *