d’inconscients, de films et de SF

dans l’autobus qui nous menait au centre-ville je lui décrivais ma façon de travailler, je lui en avais déjà parlé com lui sa peinture, mais entre amis qui partageaient une même passion pour l’art, en reparler allait de soi,
«tu vois, moi, j’ bâtis mes poèmes com un architecte, j’échafaude une charpente avec des mots en acier trempé, j’applique des briques de métafores, j’ monte des murs de comparaisons, j’ les ouvre sur des mots en portes et fenêtres ôtour desquelles j’ dispose des vers au néon, pis j’oublie pas les phrases en escaliers et en ascenseurs, pis ces mots avec lesquels j’ construis mes poèmes, j’ les recueille au passage,» du doigt j’indiquai le monde extérieur, «j’ ramasse des gestes, des expressions, des postures, j’ fotografie mentalement des bouts d’ bâtisses, des avancées d’ verdure, des pointes de métal, pis j’engrange tout ça dans mon coco pour l’élaboration de mon oeuvre,»
«t’es un rêveur réaliste, c’est pour ça,»
«mais de quelle réalité parlons-nous? parce que des réalités, c’est pas ça qui manque, tsé? l’ réel, c’est à géométrie variable, ça là, là,»
j’étais un ardent amateur de SF, contrairement à Pierre que ça n’intéressait pas vraiment, je considérais la SF com la seule littérature contemporaine valable, la seule qui avait de quoi d’intelligent à prononcer sur le monde actuel, la seule qui pouvait se poser com témoin de notre époque,
une pensée me tournicotait dans la caboche, partant du postulat de la psykologie moderne selon lequel il existe un inconscient personnel et un inconscient collectif, j’émettais l’hypothèse d’un inconscient cosmic qui sous-tendrait le tissu mythic des intelligences parsemées dans l’univers, je n’ai jamais douté que l’univers est peuplé, qu’il ne soit habité que par le genre humain m’apparaissait absurde, sur ça Pierre était d’accord avec moi,
«on pourrait partager l’inconscient cosmic en deux grandes strates,» disais-je, «un inconscient humanoïde rattachant toute intelligence sur deux pattes et un inconscient proprement universel regroupant toute intelligence, quelle que soit sa forme et sa structure,»
«une sorte de noosfère à l’échelle cosmic, j’y ai pensé à ça moi ossi, pis j’ pense qu’ c’est avec la teknologie qu’on va y arriver,»
«qu’est-ce que tu veux dire?»
«ben r’garde, prend les ordinateurs, y vont devenir d’ plus en plus puissants pis d’ plus en plus performants en même temps qu’y vont s’ miniaturiser d’ plus en plus, ça fait qu’ j’ vois très bien qu’ dans l’avenir toulmonde va avoir son ordinateur à la maison, com dans Fahrenheit 451,»
là, on parlait des ordinateurs de l’époque, gros com des murs, l’ordinateur personnel n’existait pas encor,
Farenheit 451 de Truffaut était un des films préférés de Pierre, pas friand de SF, certes, il en reconnaissait cependant la critique sociale inhérente, et puis quoi, c’était Truffaut, un maître du cinéma français, alors,
«ou com dans Alphaville,» dis-je, «mais m’a t’ dire, la voix d’ l’ordinateur dans l’ film, moi j’ l’aurais faite féminine, une voix d’ fam au lieu d’ la grosse voix masculine menaçante, com dans Star Trek, tsé?»
je faisais référence à la série originale, où à la suite d’un malfonctionnement les ordinateurs de l’Enterprise avaient été réparés sur une planète habitée que par la gente féminine, quant à Alphaville j’avais toujours été un fan de Lemmy Caution et j’appréciais la situation dystopique dans laquelle Godard avait planté son personnage,
«ça aurait enlevé d’ l’impact à la charge d’angoisse et d’ menace portée par la voix, tu penses pas?» dit-il,
«m’ouin, peut-être, c’est pareil dans 2001, Hal a une voix masculine, mais là ça m’ dérange moins, mais tsé, une voix d’ fam dans Alphaville ça aurait rendu la menace plus perverse, plus insidueuse, plus subtilement dangereuse, non?»
«m’ouin, peut-être,»
«quin, la voix d’ Brigitte Bardot, ça aurait apporté une dimension complètement différente au film, tu penses pas? en plus que Godard a déjà travaillé avec elle,»
dans Le mépris, un ôtre des films préférés à Pierre, il affirmait que pour un peintre c’était là un film essentiel, j’abondais dans son sens et j’aimais beaucoup le film moi ossi, même si je trouvais les personnages, magnifiquement interprétés, ou plutôt leur histoire, expertement racontée, un peu gnangnans,
«toi pis ta Brigitte Bardot,» dit-il,
«c’est pas ma Brigitte Bardot, mais j’haïrais pas ça qu’a soye mienne, j’ t’en passe un papier, sti,»
«com des milliers d’ôtres, èsti,»
il penchait plus pour une actrice com Emmanuelle Riva, mais ça, c’était à cause du film Hiroshima mon amour de Resnais,
bref, on arrivait, lui pour s’en aller chez Bill, moi chez Suzanne,

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