chez Bill

«comment ça, brûler mes livres?» s’écria Bill, «vous êtes fous, osti, ou quoi?»
«pas toutt tes livres nécessairement,» répliqua Pierre, «ceux qu’ tu liras pu jamais par exemple, c’est pas com t’en as pas plein, èsti,»
«je l’ sais-tu, moi, ceux qu’ j’ lirai pu jamais? pis justement, c’est pas parce qu’ j’en ai plein qu’ c’est une raison pour les brûler, pis mes Pléiades eux ôt? tu t’imagines quand même pas que j’ vas brûler mes Pléiades, y coûtent assez chers de même, pis c’est pas juste ça, c’est des beaux livres, tsé veux dire? vraiment, là, votre affaire, ça tient pas d’bout, osti,»
c’est vrai qu’en plus de son plein de livres, trois cents si pas plus, Bill se montait une belle collection de titres chez La Pléiade, une vingtaine jusqu’à date, les grands classiques de la littérature française, plus quelques traités de la collection Encyclopédie,
«ben, peut-être pas tes Pléiades,» dit Pierre, «mais les ôt?»
«j’ comprends donc, pas mes Pléiades, pis pas les ôt non plus, tsé veux dire?»
on s’était pointé un peu avant six heures et demi, Suzanne et moi, on était arrivé par la ruelle qui donnait sur la cour arrière, c’était pas une grande cour, séparée des cours voisines par une clôture, en bois et peinturée bleu devant la ruelle et côté ouest, en bois ossi côté est, mais appartenant au voisin et vernie, une table de pique-nique trônait en plein milieu de la cour, une remise modeste meublait un coin près de la barrière, un arbre poussait dans l’ôtre coin, jetant son ombre sur la glacière remplie de bouteilles de bière à son pied,
Bill allumait les briquettes du bbq à côté de la table, Monique et Jocelyne étaient arrivées avant nous, Monique, rondelette, l’air sérieux avec ses lunettes, était assise à la droite de Pierre, la ruelle dans leur dos, Jocelyne, grande, moulée com une athlète, avait pris place sur le banc opposé, face à Monique, un espace à sa droite pour Bill, j’avais pris place à l’ôtre bout, Suzanne s’était assise en face de moi à la droite de Monique, je nous avais sorti de la bière,
«on a brûlé les nôtres,» dis-je, «un bon paquet, m’a t’ dire, sti,»
«ç’a faite un èsti d’ gros feu, han?» dit Pierre,
«mets-en, sti,»
on les avait brûlés au printemps dans un terrain vague, une pile d’une centaine de livres, une trentaine à lui, le reste à moi, on en avait gardé qu’un chacun, lui Le système des beaux-arts du filosof Alain, moi Les fleurs du mal de Baudelaire, plus mon Petit Robert, que j’appelais mon ti-Bob, et ma grammaire Grevisse, ça, pas touche, c’étaient mes outils com lui ses pinceaux et ses pots de peinture,
ce fut un acte d’assainissement, une épuration, un exorcisme, un renoncement, on rendait ses mots à la littérature, ses idées à la filosofie, ses formules à la science, on avait assimilé, on pouvait maintenant disposer et s’aérer la conscience, se nettoyer l’esprit, se drainer le ciboulot,
c’était une révolte, une rébellion, une résistance, un bras d’honneur à ceux que nous admirions pour leur signifier qu’on pouvait se passer d’eux,
on avait emprunté la barouette du père à Pierre, on l’avait remplie, la veille on avait transporté les miens de chez moi à chez Pierre dans des sacs de voyage, on avait déchargé nos livres dans le terrain vague, on en avait fait un gros tas pyramidal, on l’avait regardé un moment en silence, on se recueillait, peut-être ossi qu’on était pris d’un léger doute quant au bon sens du geste, mais pas longtemps, remporter nos livres à la maison aurait été un échec, une défaite, une capitulation, ç’aurait été renier la dimension spirituelle de l’affaire, reculer devant son tracé mythic, refuser à notre imaginaire de renaître com fénix,
on montrait du doigt les livres qu’on reconnaissait dans la pyramide, mon Verlaine, mon Camus à côté, et là, sur le top, c’était lequel? ah oui, le Platon à Pierre, La République, ah, puis là, mon James Bond, c’était lequel? je voyais mal, Dr No, avec en-dessous le Cocteau à Pierre, puis là, juste à côté du Zola, était-ce le mien? non, Germinal, c’était à Pierre, moi j’avais Nana et La bête humaine, y avait son Bergson, L’évolution créatrice, on tournait lentement ôtour de la pile, mes Asimov, son Histoire de la peinture en trois volumes, mon Apollinaire, son Flaubert, Madame Bovary, moi j’avais Salammbô, mes deux Robbe-Grillet, Les gommes et Le voyeur, ses deux Homère, l’Iliade et l’Odyssée, mon Butor, son Malraux, mon Lautréamont, son Jarry, mon Kafka,
puis on s’était décidé, on s’était muni d’allumettes en bois, on avait mis le feu à une dizaine de livres sur le pourtour de la pyramide, la filosofie, le roman, le théâtre, l’essai, la poésie, le traité, ça partait en fumée,
un voisin, monsieur Gagnon, était venu nous demander ce qu’on faisait là, ben, on brûle nos livres, il avait demandé pourquoi, on avait répondu parce que, il avait rétorqué que c’était une bien drôle d’idée, en tout cas, avait-il ajouté, ça faisait un beau feu, un feu farouche qui lâchait des jets de boucane et des papillons noirs qui s’en allaient virevolter par-dessus les toits, la chaleur nous avait forcé à reculer, monsieur Gagnon nous avait dit de pas s’arranger pour mettre le feu au voisinage, puis il nous avait demandé pourquoi qu’on les avait pas vendus à la place? ou même donnés? ben, parce que c’était un sacrifice, une purification, monsieur Gagnon avait pas eu l’air convaincu, il avait dit en ricanant que voilà, le savoir passait au bûcher encor une fois, puis il nous avait conseillé de s’assurer que le feu était bien éteint et qu’il n’y avait plus de danger avant de nous en aller, est-ce qu’on avait emporté de l’eau? non, on y avait pas pensé, monsieur Gagnon m’avait dit de le suivre chez lui pour aller chercher deux grosses chaudières d’eau, j’étais revenu en faisant semblant qu’elles pesaient pas au bout de mes bras et les avais déposées près de la barouette,
le feu rageait, c’était un feu sacré, un feu ardent, un feu éblouissant dans la grande clarté du jour, le brasier purificatoire d’où ressurgirait notre intellect allégé,
«j’ vous crois pas,» dit Bill, «vous êtes en train d’ vous payer ma tête, brûler mes livres! j’imagine, oui! mais j’ai des p’tites nouvelles pour vous ôtres, vous m’ pognerez pas, osti!»
«c’est pas une joke,» dit Pierre, «on les a brûlés, èsti, tsé?»
«com dans l’ film Farenheit 451,» dit Monique, «mais pas pour les mêmes raisons, c’est sûr,»
«ben oui, on en parlait dans l’autobus tantôt, Pierre pis moi,» dis-je,
«oui, y m’a dit ça tantôt,» dit-elle,
«ça c’est un bon film,» dit Jocelyne, «mais moi, si j’ brûlais de quoi, ça s’rait mes Cahiers du cinéma, mais y en est pas question,»
«c’est qu’a l’en a une belle collection,» dit Monique, «a se l’achète à toué mois,»
«depuis presque trois ans asteur,» précisa Jocelyne, «j’ai commencé quand chu t’entrée dans un club de cinéma au cégep,»
«ça s’rait vraiment d’ valeur d’ les brûler,» dit Monique, «j’ comprends l’ geste par exemple, c’est com un acte d’amour, on sacrifie c’ qu’on aime,»
«com Jimi hendrix a sacrifié sa guitare à Monterey,» dis-je,
«c’est un geste de purification,» dit Pierre,
Bill referma le couvecle du bbq en disant que les briquettes seraient assez chaudes dans une dizaine de minutes, prit place à côté de Jocelyne, avala une gorgée de bière et se roula une cigarette,
«ben moi, mes livres,» dit-il, «j’ les brûle pas, point à la ligne, un geste de purification mon oeil,»
«ben justement,» dit Jocelyne, «t’es pas obligé,»
«pis j’imagine,» reprit-il, l’air caustic, «qu’asteur vous allez les rach’ter pour les remplacer? m’a vous donner mon avis pur et simple, c’est du gaspillage,»
«j’ les remplacerai pas toutt, non,» dis-je, «mais j’en rachète, oui,»
Pierre ossi, mais en moins grand nombre, par manque d’argent, d’ailleurs on avait l’habitude de fouiner dans les librairies de livres usagés avant de passer aux neufs,
«c’est ça qu’ j’ai dit,» dit Bill, «du gaspillage,»
«ça fait tourner l’économie,» dis-je,
«ouais, ouais,» il produisit un joint de la poche de sa chemise, «cependant,» ajouta-t-il, «on peut toujours en brûler un com ça, han?»
sa mère se passa la moitié du corps dans l’embrasure de la porte entrouverte de la cuisine,
«bon ben j’ m’en vas, là, bonne soirée, pis faites pas trop d’ grabuge,»
«ben non, moman,» dit Bill, «bonne soirée,»
on lui souhaita toulmonde une bonne soirée, elle referma la porte derrière elle, Bill alluma le joint,
«mais l’économie, là,» dis-je, «m’a vous dire, moi, j’ m’en crisse com de l’an quarante, de toute façon est toujours loadée du côté des riches, pis mes livres, j’ fais pas juste les acheter, si vous voyez c’ que j’ veux dire,»
«tu les voles?» s’exclama Suzanne,
«mets-en, sti,»
j’étais toujours fier de vanter mes exploits de mauvaus bougre,
«pis tu t’es jamais fait pogner?» dit-elle,
une fois, on vivait mon frère et moi chez mon père sur Henri-Bourassa pas loin de Papineau, c’était un an avant de m’installer dans le bas de la ville, j’avais chipé trois dictionnaires, le Larousse illustré, un dictionnaire de synonymes et un dictionnaire analogique, j’étais passé maître dans l’art de subtiliser des livres, surtout en hiver, j’avais découpé deux grosses ouvertures dans la doublure de mon paletot épais pour en faire des poches secrètes, pis surtout, dans une librairie, j’en achetais toujours un ou deux, com ça ça paraissait moins suspect, j’en piquais ossi à la bibliothèque municipale à trois coins de rue de chez mon père, garçon inconsidéré, incivic et sans-coeur que j’étais, mais là, avec les dictionnaires, j’étais allé trop loin, j’avais poussé ma luck,
toujours est-il que j’avais passé la nuit en tôle et que je m’étais retrouvé en cour le lendemain, le policier qui m’avait conduit au banc des accusés m’avait refilé un élastic pour que je m’attache les cheveux, le juge m’avait demandé pourquoi j’avais piqué les livres, pour les revendre? il avait pas dit piqué, bien sûr, il avait dit volé, non, votre honneur, le policier m’avait averti qu’on s’adresse à la justice en disant votre honneur et qu’on la vouvoie, non, votre honneur, c’était pour les garder, c’est mes outils de poète, il voulait bien me croire, mais il avait pas l’air sûr si je me payais sa tête ou pas, il m’avait collé une amende, le plus drôle c’est que de retour à la maison mon père m’avait dit que j’avais juste à pas me faire pogner, c’est toutt,
«pis ta mère, elle?» me demanda Monique,
«quoi, ma mère?» dis-je,
«comment qu’a l’a pris ça, qu’ tu t’ fasses pogner à voler des livres?»
«j’ vivais pu avec elle, j’ vivais avec mon père,»
«ah oui, c’est vrai, mais a l’a-tu su? tu y as-tu dit?»
«non, un moment donné, si ça adonne, j’ vas y dire,»
«c’est-tu parce qu’ t’as peur d’ lui dire?» s’enquit Jocelyne, «pour pas lui faire d’ la peine par exemple, ou lui faire honte, tsé? comment qu’a réagirait, tu penses?»
«j’ sais pas, a paniquerait pas, ça c’est certain, a partirait pas en peur, c’est pas son genre, probablement qu’a m’ dirait d’ faire attention, qu’ c’est peut-être pas une bonne voie à prendre que celle de voleur, j’ doute qu’ ça la remplirait d’ fierté, tsé, sti?»
«moi a monterait dans les rideaux,» dit Pierre, «ça s’rait comme la fin du monde pour elle, mon père, lui, y s’rait pas ben ben content, mais y en virerait pas fou,» puis, à mon intention, «un peu comme ta mère,»
«moi j’ vole pas,» dit Bill, «c’est contre ma morale, j’ai rien contre les voleurs, si c’est ça qu’y veulent faire, c’est leur choix, mais moi, personnellement, non, pas question,»
«y en a qui volent par nécessité,» dit Jocelyne, «pas par choix, tout d’un coup qu’ tu te r’trouvais dans une situation où qu’ t’aurais pas l’ choix d’ voler, ça s’rait ça ou crève, qu’est-ce tu f’rais?»
«ben, tu l’as dit toi-même,» répondit-il, «j’aurais pas l’ choix, c’ que j’ veux dire c’est qu’ tant qu’ j’ai l’ choix, j’ vole pas, mais si j’ai pu l’ choix …»
«moi c’est pas tellement une question d’ morale,» dit Monique, «c’est com si ma mère me r’gardait d’en haut pis j’ sais qu’a l’aimerait pas ça, »
ainsi apprit-on, Jocelyne le savait déjà, que la mère de Monique avait succombé à un cancer du pancréas deux ans plus tôt,

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