au parc

« I’ll shove that bat up your ass and turn you into a popsicle. »
Ajax, The Warriors

le soleil sur l’horizon déversait son restant de mauve et d’orange, des nuages bleus et roses presque transparents plus haut dans le ciel turquoise avaient l’air de dentelles en acrylic dessinées par Vasarely,
le Maldoror était plein à craquer com d’habitude, Bill, Suzanne et moi on piqua pour le bar commander nos bières, Jacqueline, Pierre et Monique partirent à la recherche d’une place où poser nos fesses, mais y en avait pas, on dut rester debout, on était pas les seuls, c’était pas grave,
une table se libéra au bout d’un quart d’heure, Bill s’en aperçut, se précipita et assura les places, mais quatre seulement, on en offrit trois aux filles et on déciderait qui des gâs aurait la quatrième, on résolut le problème ossitôt, Suzanne et moi, on finirait notre bière, ensuite on irait au Rio,
je regardai ma montre, 23:11, je l’avais remise aux 24 heures dans l’après-midi, je trouvais 24 heures plus logic et plus élégant que 12 heures am et pm, je switchai à 12 quelques secondes le temps de regarder 11:11 avant de revenir à 24, la synkronicité voguait majestueusement sur la mer de mon imaginaire, Suzanne avait remarqué mon geste, elle expliquait aux ôtres que c’était pas parce qu’on aimait pas le Maldoror, c’était juste qu’on lui préférait l’atmosfère plus électric du Rio, elle me demanda quelle heure il était, je le lui dis, elle lâcha un petit «ah!» égayé,
«y est onze heures onze?» demanda Pierre, en souriant,
«bientôt onze heures douze,» dis-je,
Monique et Jocelyne avaient déjà pris place à la table, Bill et Pierre s’assirent à leur tour, non sans s’être assurés auprès de Suzanne et de moi qu’on était sûr, là? oui, on était sûr, je pris Pierre à témoin que c’était pareil quand on sortait avec deux ôtres de nos chums dans le Vieux-Montréal, ils aboutissaient au Saint-Vincent, un café-bar de chansonniers, ou Chez Dieu, un bar un peu plus rock tendance francofone, moi j’étais pas capable de sentir le Saint-Vincent, trop guimauve à mon goût, Monique éclata de rire, Chez Dieu j’aimais bien par exemple, mais je finissais toujours par les abandonner pour aller m’épivarder sur le hard rock du Plexi,
on finit tranquillement notre bière, debout à côté, puis, avant d’aller pisser, ensuite de partir, Suzanne invita toulmonde à venir finir la nuit chez elle à la fermeture des bars,
«on passe-tu par le parc d’ l’Hôtel de ville?» me demanda-t-elle une fois dehors,
«okay,»
l’air était doux, la dentelle des nuages s’était effilochée dans l’espace étoilé, le soleil avait replié ses couleurs franches, les lampadaires et les néons avaient déroulé les leurs, criardes,
en chemin on parla filosofie, Suzanne se voulait existentialiste, moi j’étais pas trop sûr, du moment que ça existe, c’était une blague de poète, j’avais lu la Critique de la raison dialectique de Sartre, j’y avais rien compris, ce qui la fit rire, elle l’avait pas lu, mais elle s’y mettrait un moment donné, ça lui faisait pas peur, pareil avec Le Capital de Marx, c’était pas compliqué, c’était complexe, nuance, elle avait lu le Traité du désespoir de Kierkegaard, elle l’avait trouvé déplaisant,
rendu au parc on déambula dans les allées, ça sentait bon, puis on s’assit sur un banc, le temps coulait com du liquide pas pressé, l’espace se résorbait discrètement pour nous laisser tranquille, on était super stone, pas stone électric com la veille sur l’acide, stone organic, j’aimais bien, je préférais l’acide, mais le haschich j’aimais beaucoup ossi, pour ce qui était de la marijane, ben, c’était com une tapisserie sur les murs de monde, c’était mon état normal,
Suzanne s’était mise à parler des profs au collège, il y en avait trois sortes, un, les profs qui étaient vraiment des profs, ils aimaient enseigner, ils restaient enthousiastes, c’était une vocation, ils étaient curieux, ils continuaient d’apprendre, ils avaient l’esprit libre, la réflexion flexible, le dialogue accomodant, pour eux c’était l’imagination qui comptait, pas la mémoire, ils étaient rares, ensuite, deux, il y avait ceux qui s’étaient bien installés dans leur confort mental et matériel, ils étaient les plus nombreux, puis elle disait ils, mais il y avait aussi des elles, c’était pas des mauvais profs, c’est juste qu’ils avaient perdu la flamme, si au départ ç’avait été une vocation ça s’était transformé en une bonne job bien payante, il y en avait qui étaient plus le fun, d’ôtres plus plates, mais ils partageaient tous un même trait, ils s’étaient limités, ou ils avaient reconnu et accepté leurs limites, ils suivaient le corpus, Suzanne le comprenait, enfin, trois, un groupe à part, encor moins nombreux que le premier, caractérisé par le même trait limite de la bonne job du deuxième, mais sans boussole mentale, c’était les pervers, les vicieux, ceux-là, puis c’était surtout des ils, souligna-t-elle, leur matière ne les intéressait plus, ils la connaissaient par coeur, ce qui les intéressait c’était les filles, sûrement que les ôtres profs ossi trouvaient les filles attirantes, ou les gâs, mais ils les regardaient pas vicieux, avec les pervers les filles s’en apercevaient tusuite, elles se sentaient déshabillées, c’était com s’ils les tripotaient,
«les cochons, des osti d’ dérangés du saint câlisse de calvaire, tabarouette!»
j’éclatai de rire,
«qu’est-ce qui t’ fait rire?»
«tu sacres pas souvent, mais quand tu sacres, ça flye,»
elle éclata de rire, je nous roulai des cigarettes, on alternait avec les siennes, je l’allumai, elle était toute belle dans la flam, je m’allumai, elle tirait une pof, je tirai une pof,
«c’est drôle comment tu parles des profs,» dis-je,
«qu’est-ce tu veux dire, c’est drôle?» demanda-t-elle,
«ben, tu divises les profs en trois groupes, moi j’ verrais ça com un continuum, si tu vois c’ que j’ veux dire, com par exemple du pire au meilleur sur le continuum académic, avec des critères com, j’ sais pas, la créativité, l’enthousiasme, la connaissance, l’expérience, tu vois? pis, en plus, le critère d’ la perversité, parce qu’y doit ben y en avoir dans les meilleurs qui sont ossi des pervers, non?»
«non, en tout cas moi j’en ai pas rencontré, c’est peut-être parce qu’y sont tellement accomplis dans leur profession qu’y sont pas torturés par ces idées-là, non?» elle réfléchit un moment, «à bien y penser par exemple ça doit arriver ossi même avec les meilleurs, mais y en avait un par exemple, pas un des meilleurs, pis pas un des plus intéressants non plus, j’ veux dire dans sa manière d’enseigner,»
monsieur Poitras, un vrai dérangé celui-là, il enseignait une introduction à la sociologie, la jeune quarantaine, bien mis, bien conservé, il avait l’air de s’adresser à toute la classe, mais son avidité sur la portion femelle était indubitable, c’était très subtil, c’est rusé, ce monde-là, c’est malin, mais les filles pouvaient pas se tromper, c’était com une aura d’indécence, une vibration malsaine qui le trahissait, ça se voyait pas, ça se percevait com par un sixième sens,
Suzanne avait détesté la fois qu’elle avait livré un exposé devant la classe, ça faisait partie du cours, pas parce qu’elle était gênée, au contraire, savoir s’adresser à une audience faisait partie des prérequis pour le genre de profession qu’elle ambitionnait d’exercer, ça la mettait pas mal à l’aise, non, ce qui l’avait horripilée ç’avait été les regards de monsieur Poitras sur elle tout au long de la dizaine de minutes de son exposé, com des tentacules et com si elle avait été tounue juste pour lui,
«j’ faisais un exposé pis j’avais l’impression d’ m’exposer, tsé?»
un jour à la fin de la classe elle avait eu des problèmes avec son sac et s’était retrouvée la dernière à quitter la salle, il s’était approché d’elle pour lui dire que si elle voulait approfondir un thème particulier du cours il était prêt à lui accorder une heure ou deux de temps en temps, tiens, il pourrait l’aider à en apprendre plus sur l’ONU, son entourage connaissait son ambition, elle n’en faisait pas un secret, elle aurait voulu lui répondre en pleine face que non, elle le méprisait, il la mettait mal à l’aise, c’était pas correct, mais elle avait pas pu, elle avait juste dit qu’elle était capable tusuel, puis elle avait sacré son camp,
le pire c’est qu’il avait remis ça la semaine d’après, en sortant de la classe, elle à moitié dans le corridor, lui à la porte, pour lui demander si elle avait réfléchi à sa proposition, insistant sur le fait qu’il pouvait vraiment l’aider, oui, elle y avait réfléchi et c’était toujours non, elle voulait pas, elle n’était pas intéressée, puis elle aimerait ça qu’il arrête de lui en parler, il n’avait pas recommencé, mais il avait continué de la zyeuter immodestement, pire qu’avant même, com si son refus lui donnait le droit d’en rajouter,
«moi, c’ que j’ comprends pas, c’est comment un hom com ça peut garder sa job,»
«t’es-tu plainte à la direction?»
«oui, y ont rien fait, c’est pas leur problème, en tout cas, une chance que j’ l’avais juste pour un cours, asteur quand on s’ croise dans les corridors j’ l’ignore complètement,» elle eut un frisson de dégoût, «c’est dégueulasse quelqu’un qui t’ déshabille du r’gard com ça,»
«j’ te déshabille du regard, moi, sti,»
«oui, mais toi c’est pas pareil, d’abord on est du même âge, ça compte, ça, non? pis c’est pas juste ça, chu ben avec toi, on s’amuse, on placote, on a du fun ensemble, on s’entend ben, t’es mon cowboy, tsé?»
«pis toi ma courtisane,»
j’avais roulé un joint, on alla le fumer dans un coin obscur sous un arbre, on avait pas pris deux pofs que trois mecs s’approchèrent de nous, je reconnus André,
«quin,» dit-il, «l’osti d’ Montréalais d’ crisse,»
il était fortement imbibé, ses deux compagnons ossi,
«qu’est-ce tu veux?» lui demandai-je,
«moi? rien,» dit-il, «j’ veux juste que tu décâlisses d’icitte,»
«c’est un parc public icitte,» dis-je,
«j’ veux pas qu’ tu décâlisses du parc,» continua-t-il, «j’ veux qu’ tu décâlisses d’ la ville, r’tourne à Montréal pis r’viens pu, tsé?»
je pris le temps de tirer une pof du joint, que je passai à Suzanne,
«c’est qui, eux ôt?» me demanda-t-elle,
«un pôv ti chien perdu avec ses deux caniches,» dis-je,
bien qu’un des deux mecs qui l’accompagnaient me dépassait d’une bonne tête et n’avait pas du tout l’air d’un caniche, plutôt d’un bulldog, l’ôtre avait l’air d’un coolie timide, efflanqué et boutonneux,
«quin,» dis-je, en reprenant le joint que Suzanne me passait et en l’offrant à André, «prends-en une pof, ça va t’ calmer,»
«j’en veux pas, d’ ton osti d’ joint,» dit-il, en frappant ma main,
«hey!» lança Suzanne,
mon joint alla revoler dans l’herbe, je le cherchai, le retrouvai et revins près de Suzanne,
«r’commence pas ça, sti,» dis-je,
«ah non? pis quoi? qu’est-ce tu vas faire?»
il voulut répéter son geste, mais il avait mal calculé son élan, je me préparais à tirer une pof et au lieu de m’arracher le joint des mains, il manqua son coup et s’affala vers moi, je le retins de la main gauche et le repoussai avec assez de force pour le faire reculer et tomber sur le cul, son copain le bullldog fit mine de m’attaquer, le poing levé,
«approche-toi pas, toi,» dis-je, mon doigt pointé vers lui, «sans ça j’ t’arrache la face, mon sacraman,»
il resta immobile quelques secondes, puis baissa le poing et alla rejoindre son copain le coolie qui aidait André à se relever, lequel me jeta un regard furieux rempli de haine,
«c’est pas fini, toi pis moi,» lâcha-t-il avant de disparaître avec ses copains,
Suzanne me demanda à quoi ça rimait, tout ça, je le lui expliquai,
«ah bon,» dit-elle,
on finissait le joint, je le tipai et fourrai le mégot dans mon portefeuille, on prit la direction du Rio,
«qu’est-ce que tu f’rais si y r’venaient avec des battes de baseball?» me demanda-t-elle,
«j’ te prendrais par la main pis on se sauv’rait à toutes jambes, tsé veux dire?»
«mais si t’avais pas l’ choix? qu’ t’étais obligé de t’ défendre?»
«t’en as des questions, toi, je l’ sais pas, trois gâs avec des battes, faut être réaliste, j’ f’rais pas le poids,»
«t’es-tu déjà battu? j’ veux dire, une vraie bataille, là,»
«coudon, toi, qu’est-ce que tu cherches, là? t’essayes-tu d’ savoir si chu t’assez macho pour toi?»
elle me secoua le bras en éclatant de rire,
«ben non, grand nono, c’est pas ça, chu curieuse, c’est toutt,»
«fais-toi-z’en pas, preux chevalier que chu je vous protégerai envers et contre tous, madame,»
«c’est bien brave de votre part, monsieur, pis?»
«pis quoi?»
«ben, t’es-tu déjà battu?»
oui, je m’étais déjà battu, deux fois, et les deux fois j’étais sorti vainqueur, quoique sérieusement amoché, j’aimais pas me battre, mais s’il le fallait j’essayais de neutraliser mon adversaire le plus vite possible, un ami m’avait enseigné quelques trucs, Mike, on se connaissait depuis l’élémentaire, il n’avait pas terminé sa dixième année, il avait lâché pour entrer dans la gang des Devil’s Disciples, il s’était payé un Harley Davidson en travaillant com débardeur au port de Montréal,
«si tu juges que t’auras pas l’ dessus, sauve-toi, y a pas de honte à ça,» disait-il, «mais si tu peux pas t’ sauver, prends n’importe quoi, une brique, une roche, un morceau d’ bois, pis frappe, frappe vite pis frappe fort, pis gêne-toi pas pour crisser des coups de pied avec tes bottes de cowboy, ça peut faire mal, » lui c’était des bottes de biker, « vise les genoux avec tes talons, essaye de frapper le moins possible avec tes poings, l’ monde le sait pas, mais quand t’as pas appris à frapper tu peux t’ casser les doigts, faudrait qu’ tu viennes te pratiquer dans un club de boxe, pas pour devenir boxer, juste pour apprendre à t’ servir de tes poings, pis ossi à r’cevoir les coups, pis si y a rien à faire pis qu’ tu peux vraiment pas t’ défendre, reste mou, pis mange ta volée,»
mon père m’avait donné le même conseil, de rester mou, lui qui se retrouvait souvent en mauvais termes avec la pègre de Montréal, Mike m’avait donné quelques leçons de combat dans un terrain vague derrière le local des Devil’s, il avait pour son dire que c’était pas parce que j’étais un intellectuel, ce qu’il respectait, que je pouvais pas apprendre à me défendre,
«mais l’ Mike, là,» disais-je à Suzanne, «y trip sur l’ speed full pin asteur, y s’ shoote au speed, on s’ voit pu souvent, mais des fois j’ le rencontre dans l’ Vieux, pis y est crinqué au boutte com si y était plogué direct dans l’ 220, pis y attend juste une occasion pour s’ battre, y a envie d’ frapper,»
«y t’ fait pas peur? me semble que ça doit être dangereux, non?»
«dangereux pour d’ôtres, pas pour moi, dangereux pour lui ossi parce qu’un jour y va rencontrer son hom,»
«j’imagine que ça va l’ calmer,»
«peut-être ben que oui, peut-être ben que non, tsé?»
elle stoppa net, se tourna vers moi, recula d’un pas, me jaugea de la tête aux pieds,
«me semble que j’ te verrais ben dans un gang de bécik’,» dit-elle,
«fais-moi pas rire, toi, un biker à lunettes, tsé? non, j’ f’rais pas un bon biker, j’ai pas ça dans l’ sang,» je me mis à chantonner un bout de la toune à Charlebois, Les ailes d’un ange, «j’aurais trop peur sur un chopper, avec Aline pourvu qu’ ça pine, avec Thérèse, fraise contre fraise, faut pas qu’ ça niaise,»
on éclata de rire, on s’embrassa et on reprit notre marche, la rue était ossi animée que la veille et il nous semblait que ça faisait des heures qu’on avait quitté le parc, la dope ralentit le temps et approfondit l’espace, mais ce soir, com j’ai dit, on n’était pas plongé dans le monde électric et surréaliste de l’acide, on était en communion avec le monde organic, fluide et sensuel du haschich et de la marijane, ouvert au romantisme et à l’expansion de la conscience,
on arrivait au Rio, The Man Who Sold The World de Bowie nous accueillit quand on ouvrit la porte pour entrer,

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