sur la 20

Marcel roupillait sur le siège arrière de sa grosse Buick rouge vin stationnée en bas de Des Forges, Pierre frappa des petits coups dans la vitre de la portière, Marcel entrouvit les yeux, tenta de se lever, n’y parvint pas, je décidai d’ouvrir,
«ben dis donc, Marcel,» dis-je, «on dirait ben qu’ t’es pas en état d’ conduire,»
«han?» marmonna-t-il, puis il fouilla maladroitement dans sa poche de pantalon pour en sortir les clés de sa voiture, il marmonna quelque chose en tendant ses clés, on comprit qu’il demandait si un de nous deux avait son permis de conduire, il n’avait pas dit permis, il avait utilisé l’anglicisme licence, «y en a-t-un qui a ses licences?»
«moi,» dit Pierre, en s’emparant des clés,
Marcel marmonna quelque chose d’ôtre avant de s’écrouler sur la banquette, je crus comprendre que Françoise, sa blonde de fin de semaine, l’avait reconduit jusqu’ici, qu’il n’avait presque pas dormi de la nuit et qu’il avait tinké toute la journée, ossi bien dire toute la fin de semaine, et en effet il avait l’haleine très relevée,
on referma la portière, on placota encor un bout tous les six debout sur le trottoir, vint le temps de partir, on se serra la main, on se donna des accolades, on s’embrassa passionnément Suzanne et moi,
«reviens vite me voir, okay?» dit-elle,
«promis,» dis-je,
on prit place à bord, nos sacs sur le plancher à mes pieds, on voulait pas que Marcel ait un soudain mal de coeur et gamberge dessus, on avait pensé les fourrer dans le coffre arrière, mais basta! à terre à mes pieds,
Bill et les trois filles remontaient la rue, Pierre mit le contact et on partit, il klaxonna au passage de nos copains, on s’envoya la main,
«hey, on prend-tu la 20?» me demanda-t-il,
«c’est com tu veux, c’est toi qui chauffe,»
il prit la direction du pont Laviolette, j’allumai la radio, cherchai une station rock, Marcel l’avait sur une station easy listening, je tombai sur une station qui jouait What Is and What Should Never Be de Led Zeppelin, on ne pouvait pas mieux tomber, on embarquait sur le pont quand je dis à Pierre qu’il me restait un tab d’acide et si ça lui tentait d’en gober la moitié,
«awoèye donc, èsti,» dit-il,
«mais t’es sûr, là? conduire sur l’acide peut se révéler ardu, si tu vois c’ que j’ veux dire, sti,»
«fais-toé-z’en pas, èsti, d’abord c’est juste une moitié, pis l’ temps qu’a fasse effet on va être quasiment rendu, tsé veux dire? »
je jetai un coup d’oeil sur le siège arrière, Marcel ronflait, je dis à Pierre de se stationner quelque part pour que je puisse couper le tab, cela fait on goba chacun notre moitié et on reprit la route, bientôt on embarquait sur la 20,
on parla un bout de nos blondes, enfin, de nos copines respectives, je dis à Pierre que je m’étais très entiché de Suzanne, Pierre quant à lui n’était pas trop sûr à propos de Monique,
«c’est pas que j’ l’aime pas,» disait-il, «même qu’est très fine, en plus c’est une artiste, mais, je l’ sais pas, ça clique entre nous deux, mais ça clique pas jusqu’au bout, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toé-z’en pas pour ça, j’ le vois, ça clique à moitié, disons, c’est ça?»
«exactement, on s’est promis d’ se r’voir, mais, je l’ sais pas, c’est juste que j’ veux pas m’ sentir obligé d’ la revoir à chaque fois qu’ je r’viens à Trois-Rivières, en tout cas, on verra,»
«tu feras c’ que tu voudras, mon chum, mais moi j’ vas y r’tourner assez vite, sti,»
«a t’a tellement pogné qu’ ça, la Suzanne?»
«mets-en, sti, c’ qui est bien inconvénient quand on y pense, parce que j’ l’aime ben gros, Suzanne, j’ l’aime ben ben gros, mais j’ai pas envie d’ m’embarquer dans une histoire d’amour à n’en plus finir, tsé, sti?»
«une fois rendu à Montréal tu vas revoir ta Claudette pis tu vas oublier Christine, èsti,»
«han, chu pas sûr de ça, moi,» dis-je, «pis Christine, ça fait ben deux semaines qu’on s’est pas vu, a l’a rencontré un ôtre mec pis j’ pense qu’a l’a peur d’ me l’ dire,»
je poursuivais une relation plus ou moins lousse avec la blonde Christine, hippie jusqu’au bout des orteils, et j’avais fait connaissance avec une vivace Claudette châtain, j’avais parlé ni de l’une ni de l’ôtre à Suzanne,
«mais Suzanne,» repris-je, «oui, y quelque chose là, sti,»
on entendit Marcel qui marmonnait derrière, je me retournai, il s’était péniblement relevé sur un coude, je compris qu’il demandait ousqu’on était, là, on roulait sur la 20, lui dis-je, il acquiesça avec un grognement et retomba sur le siège,
«y va être crampé raide mé qu’y s’ réveille, lui,» dis-je,
«mets-en, èsti,»
la lune, qui s’était levée de bonne heure, avait grimpé presqu’à son zénith, les étoiles plus près de l’horizon com tenues à l’écart par sa brillance, on avait baissé nos vitres à moitié, une brise tiède soufflait dans la voiture, la radio jouait du rock & roll, pas trop fort, on voulait ni s’enterrer, ni réveiller Marcel, tout d’un coup qu’il avait le réveil malcommode du buveur,
je nous roulai chacun une cigarette, puis on décida de fumer un joint, et on avait soif, une dizaine de minutes plus tard on s’engagea dans le sationnement d’une aire de restauration, j’allai nous acheter chacun une bouteille de ginger ale, on fuma le joint debout devant l’auto, en faisant attention pour pas se faire remarquer, mais de toute façon il n’y avait pas beaucoup de monde, deux ôtres autos étaient stationnées plus près du dépanneur snack bar, les occupants mangeaient à l’intérieur, une famille de quatre à une table, un couple au comptoir,
on reprit la route, notre bouteille de ginger ale dans les porte-contenants entre les deux sièges,
«a commence-tu à rentrer?», me demanda Pierre un moment donné,
«pas vraiment, toi?»
«un ti peu, j’ commence à sentir de l’électricité, èsti,»
«si y savait, en arrière,»
on éclata de rire,
«m’a t’ dire, moi,» reprit Pierre, «si j’avais un char com ça à moi, pis assez d’argent, j’embarquerais mon stock de peinture pis j’ partirais, j’ sais pas où j’irais, j’ prendrais la route, c’est toutt, des fois j’arrêterais quelque part pour faire le croquis d’un paysage, je m’ vois, là, dans une p’tite ville ou même dans un village, assis à une terrasse en train d’ faire des croquis, pas d’ la peinture, ben ça dépend, tout d’un coup que j’ tomberais en amour avec un paysage, plus précisément avec la lumière particulière d’un lieu, j’ me louerais une chambre, rien, là, juste une place pour coucher pis m’ faire à manger, pis chaque jour j’ sortirais avec mon stock de peinture pis j’irais peindre toute la journée, han, ça serait pas beau, ça? pis une fois que j’en aurais assez j’ pourrais r’partir ailleurs,»
«en chemin tu pourrais faire des croquis qu’ tu pourrais vendre au monde, com par exemple des portraits, tsé?»
«m’ouin, ça serait un moyen d’ faire un ti peu d’ fric, mais voilà,» il tapota sur le volant pour appuyer ses paroles, «j’ai pas d’ gros char, pis j’ai pas d’ fric, remarque qu’une van ça ferait plus mon affaire, une van de Volkswagen, com ça j’ pourrais dormir dedans, tsé?»
«mets-en, sti, moi j’ pourrais partir sur le pouce, juste mon sac avec du linge de r’change pis d’ quoi écrire pis chu bon,»
«remarque, moi ossi, une tablette pour les croquis, des crayons, du pastel, pis chu bon itou, ben, c’ que j’emporte d’habitude dans mon sac,» il indiqua son sac par terre, «j’ voulais faire des croquis en fin d’ semaine, mais ç’a pas adonné,»
«ben, on était pas icitte pour travailler, on était icitte pour s’amuser, sti,»
«en èsti,»
«pis moi, si j’ partais, j’ pense que j’ prendrais l’ bord du sud, j’ traverserais les États pour m’ rendre jusqu’au Mexique, pis de là j’ traverserais jusqu’au Brésil, m’a t’ dire, moi, une belle grande latine à la peau foncée reluisante de sueur, ouh la la, sti!»
«tant qu’à ça moi ça serait dans les Antilles, c’est pas un secret, tsé?»
«pis là, mon chum, l’acide commence à entrer, sti,»
on roulait depuis une bonne heure, encor une trentaine de minutes et on arriverait à Longueil, la lumière des lampadaires s’étirait, nos phares creusait un tunnel multicoloré et tournoyant dans lequel dansaient les feux arrière des autos devant et il me semblait qu’on ne bougeait plus vraiment, que c’était le tunnel de lumière qui nous engouffrait, je nous roulais chacun une cigarette quand je crus entendre des grognements derrière, je jetai un coup d’oeil, Marcel avait roulé en bas du siège, il se releva du mieux qu’il put, tenta de s’assoir, marmonna quelque chose, puis retomba sur le siège,
«y en a pris toute une, lui,» dis-je, en continuant de rouler, «qu’est-ce qu’on va en faire rendu à Montréal?»
«le mieux ça va être de l’ stationner quelque part de safe,»
«m’ouin, on y laissera un mot,»
«le problème, c’est qu’on pourra pas barrer ses portes, pis j’ peux pas laisser ses clés com ça su’ l’ dash, j’ veux ben essayer d’ les lui remettre dans ses poches, mais chu pas sûr, faudrait pas qu’y les perde, tsé?»
«on peut toujours ben essayer de l’ réveiller,»
«m’ouin, c’est risqué, j’ pense pas qu’y est en état d’ conduire, en tout cas, on verra ben, pis là, m’a t’ dire, ça commence à rentrer pour de vrai, èsti,»
«t’es sûr que tu peux continuer à conduire? t’es bon, là?»
«chu bon, fais-toé-z’en pas, chu bon, de toute façon on arrive dans pas longtemps,»
mais le pas longtemps s’étira com un éventail qui n’en finissait plus de se déplier, un moment donné, justement parce que l’acide nous jouait des tours temporels et que le pas longtemps prenait son temps, on eut un accès de fou rire au point que Pierre dut ralentir, passer à droite, puis stationner sur le côté, on sortit de l’auto crampé com des débiles, on finit par se calmer, on reprit la route, les Rolling Stones chantaient Let It Bleed dans la radio, Marcel continuait de ronfler, on écouta la music le reste du chemin, arrivé à Longueuil Pierre lâcha un petit «wow», j’avais pas besoin de lui demander quoi, du tunnel de nos phares on passait au kaléidoscope de la ville, Pierre se débrouillait bien, mais il était concentré com je l’avais rarement vu, le regard attentif, en alerte,
du pont Jacques-Cartier la vue sur le fleuve et sur Montréal était fantastique, la ville m’apparaissait com une cité de l’apocalypse dans le futur, un peu plus et j’aurais juré que des autos volantes sillonnaient entre les buildings,
rendu en ville on décida que le mieux à faire c’était de stationner l’auto dans une petite rue pas loin de chez moi, Pierre lâcha un gros «ouf!» quand il coupa le moteur, de mon sac je pris le temps de sortir cahier et crayon et d’écrire «merci pour la ride» que je signai «les taons», j’arrachai le page du cahier et la déposai sur le dash, on sortit, on s’étira, je rejoignis Pierre avec nos sacs et lui dis de me passer les clés, ouvris la portière, brassai Marcel, il ouvrit les yeux,
«hey, Marcel, on est rendu, quin, tes clés,»
il se releva à moitié,
«on est où, là?» demanda-t-il, l’articulation pâteuse,
«on est à Montréal, dans l’ bas d’ la ville,» dis-je, «t’es sur Sanguinet, en bas d’ Dorchester, quin, tes clés, mets-les dans tes poches pis rendors-toi, t’es pas en état d’ conduire encor, si tu veux que j’ te dise, pis barre ta porte,»
il prit ses clés, les fourra dans la poche de son pantalon, je refermai la portière, je frappai dans la vitre,
«ta porte! barre ta porte!»
on avait relevé les vitres et barré les ôtres portières, Marcel leva la main, tâtonna sur le bord de la vitre, finit par trouver le piton, pesa dessus, laissa retomber la main, la releva un peu pour nous faire un salut des doigts, la laissa retomber,
on s’en alla, sac à l’épaule, naviguer chez moi en music sur l’océan acide,

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