les gigolos

on parlait des fams en attendant l’autobus, Pierre avait déjà fait l’expérience d’une fam de quinze ans son aînée, il m’en avait rebattu les oreilles longtemps, il était fier de son exploit, c’était une voisine, elle revenait de faire son épicerie, elle avait les bras chargés, il s’adonnait à être sur la galerie en avant, elle lui avait demandé s’il voulait bien l’aider avec ses sacs, bien sûr, il était entré à sa suite, elle lui avait dit de déposer les sacs sur la table dans la cuisine, elle lui avait offert de quoi à boire, il avait accepté, il la trouvait bien sexy, mais il s’attendait pas à ce que ça débouche, d’ailleurs il aurait été trop gêné pour lui faire des avances, mais c’est elle, pendant qu’elle rangeait sa commande, qui lui avait demandé à brûle-pourpoint s’il avait déjà eu une expérience avec une fam de son âge à elle et si non, est-ce que ça lui tentait, sur le coup il n’était pas trop sûr, mais finalement pourquoi pas, quinze minutes plus tard ils étaient tounus dans la chambre,
«d’ la vraie chair, là, tsé?» m’avait-il dit la première fois, «encor jeune pis ferme, mais ronde pis mûre, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«ah, j’ le vois, sti, fais-toi-z’en pas pour ça, j’ le vois,»
moi ça m’était pas vraiment arrivé, juste quand j’avais quinze ans, j’avais été fêter le Jour de l’an du côté de chez mon père chez une de ses soeurs, un moment donné, tard dans la soirée, mon père était venu me dire que l’amie de sa soeur voulait me parler dans sa chambre, elles étaient toutes deux infirmières et partageaient l’appartement, elle s’appelait Clémence, elle était dans la mi-trentaine, très jolie, très ronde, elle m’avait dit de refermer la porte derrière moi, s’était déshabillée tounue, m’avait dit de m’approcher, puis de me déshabiller à mon tour, j’avais hésité, pas longtemps, je l’ai caressée en profane pendant qu’elle me travaillait le totem com une experte, on était sur son lit, elle assise en indien, moi à genoux lui faisant face, j’avais jamais touché des totons ossi gros, ossi ronds, ossi jello, et j’avais jamais touché un castor ossi fourni et ossi pulpeux, j’avais déjà tâté de l’anatomie féminine avec mes cousines, et réciproquement, mais c’était toujours à moitié habillé et ça n’allait jamais jusqu’au bout, ça m’avait pas pris de temps pour venir, ç’avait giclé jusque sous son menton, ç’avait été extrême, ç’avait été la première fois qu’on me travaillait le totem, les cousines l’avaient bien touché des fois, la main enfouie dans mes culottes, la mienne dans les leurs, mais avait toujours fallu que je me finisse tuseul, avec Clémence d’une vingtaine d’années mon aînée ce fut mon premier vol au septième ciel, coup d’envoi, je l’appris plus tard, que mon père avait manigancé avec elle pour me montrer une bonne fois pour toutes à quoi ça ressemble, une fam, j’imagine qu’il aurait préféré qu’on coïte, il savait que j’étais encor vierge, j’imagine que Clémence était trop fatiguée ou quoi, c’est qu’on avait déjà beaucoup bu toulmonde, le travail à la main avait suffi,
«j’ te l’ dis, tu devrais t’essayer avec Violette,» disait Pierre, «moi j’ me gênerais pas, est belle en tabarnic, mais en même temps ça m’ ferait bizarre, toi coucher avec l’amie d’ ma tante, tsé?»
«ou moi avec ta tante, j’haïrais pas ça, m’a t’ dire, est sexy en pas pour rire, ta tante,»
«ah, ça s’rait drôle, toi avec ma tante, laquelle tu préférerais?»
l’autobus arrivait, je réfléchissais, on embarqua, paya, alla s’assoir au fond,
«pis, laquelle? »»
« tu t’ souviens-tu dans From Russia With Love, les deux gypsies qui s’ battent? la grande noire pis la p’tite brune? ben, Violette c’est la grande noire pis ta tante c’est la p’tite brune,»
«m’ouin, j’ m’en souviens pu ben gros, là, moi j’ verrais plutôt Violette com Bernadette Lafont pis ma tante, je l’ sais pas, quin, Marie Laforêt,»
«m’ouin, peut-être, ou Grouchengka, ça c’est Violette, pis Katerina Ivanovna, c’est ta tante, »
« non, ça marche pas, ça,»
«m’ouin, t’as raison, je vois Grouchengka petite, pis Katerina grande,»
«mais ça me dit pas laquelle, ça,»
«ça s’rait Violette, mais m’a te dire, ça m’ ferait bizarre à moi ossi d’ coucher avec ta tante, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«ah, j’ le vois, èsti, j’ le vois, fais-toi-z’en pas pour ça, tu sais, quand j’y pense, l’ métier de gigolo, ça doit pas être si pire que ça, pis j’imagine qu’ ça doit être pas mal payant, je l’ sais pas, pis t’as toutt les cadeaux qui viennent avec la job,»
«quin, c’est ça, cibole, fais-toi entretenir par une madame, une madame qui t’ payerait ton studio dans l’ bas de la ville, t’aurais juste à la satisfaire à son gré, tsé?»
«j’ pense à ma mère si j’ faisais ça, faudrait pas qu’a l’apprenne, a l’en f’rait une crise cardiac,»
«mets-en, sti, moi, ma mère, je l’ sais pas, chu pas sûr qu’a l’aimerait ça, mais a l’en f’rait pas une folie, mon père, lui, y s’rait fier, quin, qu’y dirait, l’ jeune a toutt compris,»
on éclata de rire,
«oui, mais ton père, toi, y est pas standard, y est pas conformiste,»
«c’est un ivrogne, mon père, sti,»
«je l’ sais ben, c’est pas ça que j’ veux dire, j’ parle avec les fams, pis la vie en général ossi, y en profite ôtan qu’y peut, y reste pas dans les cadres, tsé?»
«c’est vrai, ça, y m’a dit une fois, essaye-les toutes, les fams qu’y voulait dire, essaye-les toutes, les grandes, les p’tites, les grosses, les minces, les jeunes, les moins jeunes, les blanches, les noires, les jaunes, passe-z’en ôtant qu’ tu peux parce qu’y va être trop tard quand tu vas être mort,»
«c’est ben vrai, ça, mais moi, mon père, y est plus standard, y garde l’esprit ouvert par exemple, pis j’ pense pas qu’ ça l’ dérangerait si j’étais gigolo, y serait ni pour, ni contre, ma mère, elle, wô!»
«penses-y, c’est une bonne idée, cibolac, t’aurais ton studio, ta peinture, t’aurais probablement pas à trop t’en faire pour la bouffe, pis t’aurais ta baise, crisse, bonhom, c’est l’ meilleur des mondes, sti,»
«faudrait qu’ j’ m’en trouve une qui s’rait riche, ben, c’est un prérequis, ça, pis quand même pas trop vieille, hey, on se fait-tu un Freud?»
«okay, awoèye,»
«okay, bon, quin, une fam dans la quarantaine, même la cinquantaine, qui paraît bien parce qu’a l’a toujours eu d’ l’argent, pis quin, une anglaise, com ça j’apprendrais l’anglais en même temps, une anglofone de Montréal, pis peut-être qu’a m’installerait dans Westmount, ah! j’ pense pas qu’ j’aim’rais ça, non, pas dans Westmount, pis pas grande, en tout cas pas plus grande que moi, pis pas boulotte com ma mère, avec quand même des rondeurs, tsé? ça va jusqu’à date?»
«ça va, continue,»
«okay, donc, ma maîtresse, ou ma madame, s’rait une projection que j’ f’rais d’ ma mère, com si a l’était la mère que j’aurais voulu avoir, ôtant protectrice et aimante, pis en plus riche, ça l’a son importance, qu’a soye riche, ça permet d’évacuer l’ matériel, non, laisse-moi dire ça d’une ôtre façon, ça l’ rend disponible, à la portée d’ la main, j’ai pas à m’en occuper, ma madame s’en occupe, ma mère par procuration, j’ peux peinturer à l’aise, mais pour ça y faut que j’ tombe dans l’inceste, plus précisément dans la symbolic d’ l’inceste, bon, c’est pas la fin du monde, c’est com si j’ plongeais pour de vrai dans l’ complexe d’Oedipe, pis l’ fait qu’ madame est anglaise ça atténuerait l’ côté incestueux d’ l’affaire, ça l’ rendrait moins évident, parce que j’ai ben beau vouloir d’ la lumière pure dans ma peinture, dans mes rapports humains j’ai besoin d’ filtres, sans ça, èsti, on vire fou,»
«mets-en, sti,»
«pis, tu penses-tu que ça s’rait vivable?»
«c’est faisable, ça c’est sûr, vivable? pourquoi pas? on est toutt des générateurs de symboles, ça fait qu’on est ossi ben d’ symboliser, tsé?»
«t’as ben raison, èsti, on est des ciboles de symboles,»
«pis c’est pas par manque de bol,»
«c’est juste qu’on aime le vol,»
on éclata de rire, quant à savoir si c’était le vol d’un objet ou le vol dans les airs, c’était les deux,
«j’ me d’mande où on trouve ça, une riche madame anglaise,» reprit-il,
«une madame tout court,» dis-je, «j’ me l’ d’mande moi ossi, dans les bars, peut-être? ou non, attends, dans des musées? ou des expositions, des galeries d’art, c’est ça, pour toi ça serait la façon logic de chercher, en tout cas pour commencer,»
«m’ouin, okay, c’est à ton tour,»
«okay, bon, moi, ma madame, ça s’rait une grande italienne aux longs cheveux noirs bouclés, a l’aurait des gros totons fermes, ça j’y tiens, je veux dire des totons qui sont gros, de un, pis qui sont fermes, de deux, dans la trentaine ou la jeune quarantaine, pas nécessairement riche à craquer, ça m’ dérangerait pas de continuer à travailler com serveur, mais assez riche pour m’ payer un appartement pis toutes sortes d’ôt choses, des disques, des livres, du linge, des meubles ossi, ben sûr, pis un système de son du crisse, hey, j’en ai vu un dans l’ Playboy, extrême, cibolac, juste l’aiguille, est en diamant pis a coûte 2000 $, tu t’ rends compte? juste pour l’aiguille! bon, ma madame, italienne, com j’ai dit, ça fait qu’a l’aurait un accent en français qui s’rait sexy au boutt, pis là, l’ rapport avec ma mère, ça s’rait quoi? attends, ben, les gros totons, c’est un désir infantile, ça, non? pareil pour l’âge, pis grande, ben, ma mère est assez grande, a l’a pas des gros totons par exemple, mais a l’est pétulante com une italienne, pis déterminée, j’ veux dire qui sait se t’nir debout, qui a des opinions pis qui a pas peur d’ les afficher, mais jusqu’à quel point ça s’rait une projection d’ ma mère, j’ te l’ demande?»
«l’ fait qu’a soye italienne ç’a peut-être rapport avec ton père, ça, com si tu voulais lui en r’montrer,»
«ouin, ç’a ben d’ l’allure, ça,»
mon père entretenait des relations étroites avec des Italiens, certains d’entre eux affiliés à la mafia montréalaise, avec laquelle incidemment il avait souvent des problèmes de dettes à cause de sa manie de gager aux courses de chevaux, puis j’avais raconté à Pierre cette fin de semaine où mon père m’avait emmené à un mariage italien, les célébrations avaient duré du vendredi soir au dimanche après-midi, ça s’était déroulé dans la somptueuse demeure du père de la mariée, quand t’étais fatigué tu pouvais aller te reposer dans une des nombreuses chambres d’amis, au plus gros de la fête, le samedi, il devait y avoir au bas mot une centaine d’invités, et c’est cette nuit-là, du vendredi au samedi, plutôt aux petites heures du matin, que dans une chambre j’ai perdu ma virginité pour de bon avec une superbe italienne dans la jeune vingtaine, on avait remis ça la nuit suivante et, au matin, je l’avais accompagnée à la messe avec le reste de la gang, moi qui n’avait pas mis les pieds dans une église depuis des années, elle s’appelait Penelope, j’en étais follement amoureux et j’en avais cassé les oreilles à Pierre des semaines durant, je ne l’avais jamais revue,
Pierre arrivait à destination, on se dit à tantôt chez Suzanne, moi je débarquais deux arrêts plus loin,

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *