la rue du fleuve

«c’est parce qu’y s’ prend pour un ôtre,» dit Pierre à Monique, en parlant de moi,
«pour un ôtre, oui, mais ossi pour un miroir,» dis-je,
«pis pour ta soeur,» dit Suzanne,
«t’as une soeur?» me demanda Jacqueline,
«j’en ai trois, pis un frère,» répondis-je, «chu l’aîné d’ la famille, toi?»
«un frère, Jocelyn,» répondit-elle, «y a deux ans d’ plus que moi,»
on fit le tour des familles, Monique avait deux soeurs, une plus vieille, une plus jeune, pis un bébé frère, Bill, ben, y avait juste lui, Suzanne, un petit frère, et ça ne la surpendrait pas qu’il décide de quitter la maison familiale dès qu’il le pourrait lui ossi,
«le prendrais-tu avec toi?» lui demandai-je,
«oui, ben pour un temps,» répondit-elle, «ou on pourrait s’ louer un quatre et demi, mais c’est pas pour tout d’ suite, y est trop jeune encor, y a juste quatorze ans, ma mère le laisserait pas partir à cet âge-là,»
Pierre s’informa de l’heure, je regardai sur ma montre futuriste et le croirez-vous, il était 20 heures 20, on avait encore un gros deux heures et demi avant le départ de l’autobus,
on alla se promener sur la rue du Fleuve, on en profita un moment donné pour fumer un joint, plutôt deux, j’avais pris le temps d’en rouler deux de haschich et de marijane chez Suzanne avant d’aller au Sorrento, Monique avait eu la bonne idée d’emporter sa pépite, on fuma le joint de marijane, puis le mixte, on s’était niché derrière une rangée d’arbres, après quoi on reprit notre marche pépère,
le soleil du soir étendait son lustre ambré sur la ville, il y avait du monde un peu partout, du monde de bonne humeur, du monde amoureux, du monde qui flânait et qui savourait cette belle soirée d’été,
on fit un bon bout de la rue, Pierre et Monique devant, Bill et Jacqueline, puis Suzanne et moi, une vingtaine de minutes, sans se presser, en s’adressant souvent à l’ôtre devant ou derrière, puis on revint sur nos pas, cette fois-ci les filles devant, les gâs derrière, revenus presqu’à notre point de départ on décida de s’assoir sur le rempart en ciment qui courait le long du trottoir, on avait pris place pas loin d’un des escaliers qui donnait accès au quai,
Suzanne et Monique, les deux en même temps, mais sans s’être consultées, nous demandèrent, Suzanne à moi, Monique à Pierre, si on allait revenir à Trois-Rivières bientôt, elles éclatèrent de rire,
«ç’a ben l’air qu’on est sur la même longueur d’ondes,» dit Suzanne à Monique,
Pierre répondit qu’il ne le savait pas, moi non plus je ne le savais pas, puis je répétai à Suzanne l’invitation que je lui avais faite la veille de venir passer, elle, quelques jours à Montréal, elle me répondit qu’il faudrait qu’elle s’arrange avec sa boss à la boutic, elle pouvait pas juste partir com ça, non, mais elle pourrait venir faire un tour de deux ou trois jours en début de semaine quand c’est moins occupé à la boutic, oui, c’était une idée,
«nous ôt, on essaye-tu de r’venir en fin d’ semaine prochaine?» me demanda Pierre,
«absolument,» dis-je,
«tu sais quoi?» me dit Suzanne, «plus j’y pense, plus ça pourrait s’arranger que j’ descende à Montréal en début d’ semaine, j’ pourrais partir un dimanche soir pis r’venir le mardi soir, com ça j’ serais prête à travailler le lendemain mercredi, j’ vas en parler à ma boss,»
«pis toi, ça t’ tenterait-tu de venir passer quelques jours à Montréal?» demanda Pierre à Monique,
«ah, j’aimerais ben ça,» répondit-elle, «faudrait que j’ vérifie mes finances,»
«le problème,» dit Pierre, «c’est que j’ sais pas où tu coucherais, ben, tu pourrais venir chez nous, j’ veux dire chez mes parents, tu coucherais avec moi dans ma chambre, mais chu pas sûr qu’ ma mère trouverait ça drôle,»
il se leva brusquement et nous fit face,
«èsti de crisse!» s’exclama-t-il, «chu l’ seul icitte qui vit pas en appartement, c’est humiliant, si vous voulez savoir,» puis, s’adressant à moi, «le studio à Montréal-Nord, c’est la solution,»
«quel studio?» demanda Monique,
«ma mère est prête à m’ louer un studio dans Montréal-Nord,» expliqua-t-il, «ça m’ ferait une place pour r’cevoir du monde, tsé, èsti?» il reprit sa place sur le rempart, «c’est décidé, va pour le studio, c’est pas l’ carré Saint-Louis, mais ciboire, c’est mieux que rien,»
«moi j’ trouve qu’ c’est une très bonne idée,» dit Monique,
toulmonde était d’accord avec Monique, c’était une très bonne idée, on décida de fumer l’ôtre joint mixte, puis on reprit notre marche, cette fois-ci pour remonter Des Forges et aller s’assoir au parc de l’Hôtel de Ville,
«c’ qu’y faut,» disait Pierre, une fois qu’on se fut trouvé un coin confortable au parc, éloigné des passages passants, «c’est de s’ rendre compte toulmonde qu’on est toutt pareil, qu’on fait toutt partie d’ la même race, la race humaine, le reste, la couleur d’ la peau, la nationalité, la religion, c’est en surface, c’est juste des différences extérieures, en-dedans on est toutt pareil, on éprouve toutt les mêmes émotions, on a toutt les mêmes peines, les mêmes joies, les mêmes peurs, tsé veux dire? c’est pourtant pas si compliqué qu’ ça, èsti,»
«moi, la religion, là,» dis-je,
«c’est d’ l’astrologie glorifiée, rien d’ôtre,» dit Bill,
«hey, c’est ben dit, ça,» dis-je, «la religion n’est que d’ l’astrologie glorifiée, ça dit exactement c’ que ça veut dire, tu permets que j’ mette ça dans mes écrits?»
«t’as ben beau,» dit Bill,
«la religion,» répétai-je, «d’ l’astrologie glorifiée, ouais, ça, ça va s’ faire écrire, sti,»
«t’en voles-tu souvent com ça des idées au monde?» demanda Suzanne,
«j’ l’ai pas volée,» dis-je, «j’ai demandé la permission à Bill, tsé?»
«m’ouin, c’est vrai,» dit-elle,
«pis comment tu penses que j’ les écris, mes poèmes? en glanant à droite pis à gauche, tsé? j’ ramasse des bouts d’ frases, des idées, des pensées, j’ mélange ça avec mes idées à moi, mes émotions, mes sensations, l’art, ça vient pas du vide, ça vient d’ partout, d’ l’extérieur com d’ l’intérieur, pis c’est à l’artiste d’en faire une oeuvre originale,»
«m’ouin, t’as ben raison,» dit-elle,
«pis si y avait dit non?» demanda Jacqueline, «si y avait pas voulu qu’ tu l’utilises, son expression, comment ça va déjà?»
«la religion, c’est que d’ l’astrologie glorifiée,» dit Bill,
«oui, c’est ça,» dit-elle, «la religion, c’est que d’ l’astrologie glorifiée, pis si y avait pas voulu?»
«c’est pas com l’idée lui appartient,» dit Monique, «j’ veux dire, c’est pas com y est propriétaire des mots,»
«non, ben sûr,» dit Jacqueline, «mais la façon d’ les arranger, ces mots-là, ça vient d’ lui, non?»
«j’ l’utiliserais pareil,» dis-je, «faut quand même pas virer fou pis mettre du copyright sur tout c’ qu’on dit, mais j’ m’arrangerais pour indiquer dans l’ texte qu’ la formule est pas d’ moi, ou, si j’ pouvais pas l’indiquer dans l’ texte, à chaque occasion qu’ j’aurais de l’ faire savoir, ben j’ le ferais savoir, permission ou pas, c’est ça que j’ vas faire de toute façon, j’ sais pas où, j’ sais pas comment j’ vas insérer la formule dans un d’ mes écrits, mais, com j’ai dit, j’ vas l’ faire savoir d’une façon ou d’une ôtre qu’a l’est pas d’ moi, »
«c’est ça la noosfère,» dit Pierre, «le concept selon lequel les idées du monde appartiennent à toulmonde, c’est un peu ça qu’on disait hier chez Bill quand on parlait d’inconscient personnel, d’inconscient collectif pis d’inconscient cosmic, ça s’applique ossi à la conscience, on a la conscience individuelle, pis on a la conscience collective, là où les idées de toulmonde touchent à toulmonde,»
«en tout cas pour ceux qui veulent être touchés,» dit Suzanne, «parce qu’y en a une bonne gang qui veulent rien savoir,»
«mets-en, èsti,» dit Pierre,
«mais logiquement, là,» dit Jacqueline, »si t’as les inconscients personnel, collectif pis cosmic, y faudrait ajouter la conscience cosmic aux consciences individuelle pis collective, non?»
«certain,» dit Pierre, «ben, si tu prends les mathématics, quand on y pense, c’est un langage universel, j’ veux dire qu’ ça pourrait servir pour la communication entre les consciences dans l’ cosmos,»
«je comprends pas, là,» dit Monique,
«ben, les mathématics, c’est un langage fondamental,» expliqua-t-il, «on avance l’hypothèse que toute forme de conscience dans l’univers comprend les principes fondamentaux des mathématics, j’ veux dire les axiomes de base de toute représentation spatiale du cosmos,»
«j’ pense que j’ vois où tu veux en venir,» dit Monique, «mais là chu tellement stone que chu pas sûre de pouvoir te suivre, tsé veux dire?»
«moi ossi chu stone en tabarouette,» dit Suzanne,
on était toulmonde stone en tabarouette, et c’était pas juste la dope, c’était la douceur du soir, les couleurs du soleil couchant, les parfums du parc, les odeurs de la ville, l’amitié partagée,
«pis j’ai soif,» dit Monique, «pas vous ôtres?»
«m’ouin, j’ai pas mal la gorge sèche moé tou, sti,» dis-je,
toulmonde avait soif,
«y est quelle heure, là?» me demanda Pierre,
«22 heures 22,» dis-je, en regardant ma montre,
«ben voyons donc,» s’exclama Suzanne, «montre-moi donc ça, toi?» je lui montrai, «ah ben j’ai mon voyage, ça l’ fait exprès,»
«qu’est-ce qu’y l’ fait exprès?» demanda Jacqueline,
«la synkronicité, sti,» dis-je,
mais il était temps de partir, on alla se désaltérer chez Suzanne, on ramassa nos sacs, Pierre et moi, il avait laissé le sien chez elle avant le Sorrento, puis on prit toulmonde la direction du terminus,

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