d’amour, d’animaux et de liberté

Suzanne était toute prête quand j’arrivai, elle sentait l’orange, elle avait passé une jupe courte et un t-shirt, elle portait des sandales aux pieds, elle avait mis de la music, son cher Mozart, sa Jupiter encor, elle buvait une bière, je déposai mon sac dans un coin, me servit une bière moi ossi et vins m’assoir à côté d’elle,
«tu vas m’ manquer, tu sais,» dit-elle,
«tu vas m’ manquer à moi ossi,» dis-je,
«me semble, oui, mais j’aim’rais ça qu’ tu viennes faire un tour plus souvent, ça s’rait l’ fun, tu penses pas? à moins que j’ sois juste une aventure, » elle observa une légère pause, « com tu dois en avoir plein à Montréal, non? pas que ça m’ dérange, là, » ajouta-t-elle précipitamment, « t’es libre, tsé?»
«j’en ai pas tant qu’ ça, pis t’es pas juste une aventure, t’es plus qu’une aventure, non, attends, j’ vas r’formuler ça, t’es une aventure singulière, une aventure à part, quin, une aventure spéciale, c’est ça, non, oui, une aventure sans égale,»
«tu sais pu quoi dire,»
«c’est parce que j’ veux pas tomber en amour, pas tusuite entoucas, chu trop jeune encor pour m’arrimer, si tu vois c’ que j’ veux dire,»
«qu’est-ce que t’as contre l’amour, toi?»
«rien, j’ai rien contre l’amour, quin, j’aime les mots avec ferveur, j’aime ma liberté par-dessus tout, pis peut-être qu’un jour j’aimerai follement une fam,»
«mais ça s’ra pas moi,»
«t’es-tu en train de m’ dire qu’ t’es amoureuse de moi, toi?»
«quel mal y aurait à ça? non, chu pas amoureuse de toi, mais j’ te cache pas qu’ tu me plais en tabarouette pis qu’ j’aimerais donc ça qu’ tu viennes me voir plus souvent, tsé, t’es pas obligé d’ toujours venir avec Pierre, j’ai rien contre lui, là, c’est pas ça que j’ veux dire, tu pourrais venir tuseul des fois, han? passer un jour ou deux avec moi, t’aimerais pas ça?»
je nous avais roulé chacun une cigarette, je nous allumai, je pris une gorgée de bière, Mozart finissait son côté du vinyl, Suzanne se leva pour le virer de bord, j’entrepris de rouler quelques joints,
«j’ viendrais pour au moins deux jours,» dis-je, «un c’est trop vite passé,»
«un c’est mieux qu’ôcun, tsé?»
«ça t’ dérangerait-tu que j’ vienne dans la semaine des fois?»
«pas pantoute, c’est quoi tes jours de travail?»
«en principe j’ travaille du lundi au jeudi, le jour, de 11 heures à 19 heures, mais mon boss m’a demandé si j’aimerais ça travailler de mercredi à samedi à place, le soir, de 19 heures jusqu’à la fermeture, Robert, c’est son serveur de fin d’ semaine, Robert pense à quitter pour une ôt job,»
«pis, t’aimerais-tu ça?»
«ben quin, c’est ben plus busy les fins d’ semaine, j’ai remplacé Robert un vendredi soir vlà quelques semaines, pis j’ me suis fait quasiment ôtant de tips en un soir qu’ mes quatre jours ordinaires, mais c’est pas faite encor, Robert est pas encor parti, pis va falloir que l’ boss se trouve quelqu’un pour faire mes heures,» j’allumai le joint, en tirai une pof, le passai à Suzanne, «plus j’y pense, plus j’aimerais ça venir dans la semaine, ça serait l’ fun,»
«ben oui que ça s’rait le fun,» dit-elle, en expirant sa pof et me repassant le joint,
on fuma le reste en silence, Mozart déroulait ses arabesques dans la boucane bleuie par la lumière du soleil, Suzanne avait pris un air pensif, le regard nulle part, un pli au front, je glissais le mégot dans mon portefeuille quand elle revint à moi,
«j’ pense que j’ vas devenir végétarienne, en fait j’y pense depuis un bon bout d’ temps, c’est pas qu’ j’aime pas la viande, c’est pas ça, pis j’ serais pas une végétarienne freak au boutte, c’est une question d’ principe, ou d’aménagement raisonnable de nos ressources, je m’explique, premièrement, tu t’ rends-tu compte que la production d’ la viande est d’ plus en plus industrialisée? qu’ les animaux sont com dans des prisons, engraissés artificiellement pis au plus vite avant d’être charriés aux abattoirs? deuxièmement, ça standardise la production, au lieu d’avoir une dizaine de p’tits producteurs avec leurs variétés pis des animaux qui vont dehors, tsé veux dire? t’as une grosse boîte avec une seule variété qui va pas dehors, troisièmement, pis c’est relié au deuxième point, ça tue les p’tits producteurs, pareil avec les grosses chaînes d’alimentation qui tue les épiceries du coin, combien d’ temps tu penses qu’y va durer, mon épicier en bas? déjà qu’y a un gros IGA qui est supposé s’installer à deux rues d’icitte l’année prochaine, quatrièmement, pis ça les gens ont plus de misère à l’ comprendre, mais ça prend cent fois plus d’eau pour du bétail que pour d’ l’agriculture, c’est pas rien, ça, sans parler d’ la nourriture que ça prend, c’est un gaspillage énorme, tu trouves pas?»
«j’ai lu quelque part, j’ me souviens plus où, c’est Romain Gary, j’ pense, chu pas sûr, tu connais Romain Gary?»
«oui, mais j’ l’ai pas lu encor,»
« y vaut la peine, pis y dit, si c’est lui, j’ me souviens pas, y dit qu’ pour qu’ les humains arrêtent d’ s’entretuer y faut d’abord qu’y z’arrêtent de tuer les animaux, c’est pas dit com ça, mais c’est l’idée,»
«c’est profond,» dit-elle, après avoir réfléchi un bout, «même que juste une idée com celle-là c’est suffisant pour virer végétarienne. tsé?» ajouta-t-elle, après avoir réfléchi un ôt bout, «ça va drèt au but, faudrait qu’ t’essayes de t’ rappeler ousque t’as lu ça, Romain Gary, tu dis?»
«pas sûr, mais j’ pense que oui, atends, j’avais La promesse de l’aube, Les racines du ciel, c’est un beau titre, ça, Les racines du ciel, pis Les mangeurs d’étoiles, c’est un ôt beau titre, ça, j’ l’avais, j’en avais un ôt ossi, ah oui, Chien blanc,»
«t’avais, tu veux dire qu’ tu les as brûlés,»
«m’ouin, ben pas toutt, j’ai donné La promesse de l’aube à une de mes soeurs,»
«épais! mais tu vois, cette idée-là, là, ça rejoint l’ féminisme, c’est l’ même principe de respect pour la nature, tant qu’ les homs se croiront les maîtres du monde, avec les fams un palier plus bas, pis les animaux un ôt palier plus bas, y peuvent pas faire ôtrement que d’ tout saccager, c’est pyramidal, plus t’es haut dans la pyramide, plus tu t’ donnes le droit de traiter en inférieur c’ qui est en-dessous d’ toi, ce qu’y faut c’est d’ la pensée ronde, la pensée du cercle, faire partie du monde au lieu d’ le dominer, respecter la vie, tu comprends c’ que j’ veux dire?»
«mets-en, sti,»
je me retenais pour ne pas tomber amoureux drèt là, son intelligence me décoiffait, une fam intelligente, c’est sexy en tabarnic, mais je ne voulais pas tomber amoureux, me faudrait déménager à Trois-Rivières pour être plus près d’elle, parce que je ne pourrais plus me passer d’elle, me trouver une ôt job, ou elle viendrait s’installer à Montréal parce que nous ne pourrions plus vivre séparés, nous ne pourrions plus vivre l’un sans l’ôtre, la belle affaire!
on sonna, la compagnie arrivait,

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