au Sorrento

la pensée ronde, la pensée du cercle, ça rejoignait le concept de la noosfère tel que nous le comprenions, Pierre et moi, et ça tirait son enseignement de la pensée du cercle des peuples aborigènes et primitifs, et qui dit primitif dit antérieur et non pas inférieur, ou moins évolué, c’était le concept du cercle magic, de la communion, de la connection noosféric où tout se rejoint dans un ensemble auto-régulateur, c’est ce dont on discutait en dégustant notre pizza jumbo all-dressed au Sorrento,
«tu vois, l’ monde est pyramidal,» disait Suzanne, «j’ veux dire, on l’ pense en pyramide, avec nous ôtres, les humains, en haut d’ la pyramide, pis même encor, j’ dis nous ôtres, les humains, ça serait plutôt les homs au top, pis les fams en-dessous des homs, pis plus bas, les animaux, en-dessous les plantes, pis en-dessous l’ règne minéral, ben, un tel système, ça peut pas fonctionner,»
«ç’a fonctionné pour un bout d’ temps,» dit Bill,
«oui, mais là c’est rendu à un point où ça fonctionne plus,» répliqua-t-elle,
«mais c’est pas juste l’hom qui est au top d’ la pyramide,» dis-je, «c’est l’hom blanc, l’hom de couleur est en-dessous, pis même chez l’hom blanc t’as des classes, le riche ou l’ boss ou l’ président au top qui règne sur sa gang en-dessous, sti,»
«c’est en plein ça,» reprit Suzanne, «pis c’ qu’y faut,» ajouta-t-elle, après avoir avalé une bouchée de sa pointe de pizza, «c’est une organisation sociale ronde, en cercle,»
«com les Indiens,» dit Monique,
«exactement,» reprit Suzanne, «une société horizontale, pas verticale, où les prises de décision sont faites entre les individus, pas qui tombent d’en haut sans de r’venez-y, pis là j’ veux pas dire qu’y aurait pas d’ leaders, mais y seraient soumis aux votes pis aux référendums des autres, si vous voyez c’ que j’ veux dire,»
«tu rêves en couleurs,» dit Bill, «l’être humain est fondamentalement un prédateur, j’ dis pas qu’il est foncièrement méchant, j’ dirais surtout égocentric, y pense d’abord à lui-même, pis si y faut qu’y pile sur les pieds d’un autre pour avoir c’ qu’y veut, ben en général y va l’ faire,»
«tu penses ça vraiment?» lui demanda Jacqueline,
«ben quin,» répondit-il, «l’hom est un loup pour l’hom,» il se tourna vers Pierre, «pas vrai?»
«ben ça dépend,» dit celui-ci, «j’aimerais penser qu’on pourrait construire une société plus égalitaire, plus juste, plus sensée, mais chu pas sûr qu’on est faite de c’ moule-là, j’ai ben l’impression qu’on va continuer encor ben longtemps à s’ taper les uns sur les ôtres pour l’ profit personnel, toi,» me lança-t-il, «qu’est-ce t’en penses?»
mais Suzanne parla avant que je puisse le faire,
«c’est possible, okay? y s’agit d’ semer l’idée, d’en parler, d’ la faire circuler, d’ rendre les gens conscients du pouvoir qu’y z’ont, d’ leur montrer qu’y peuvent s’ défaire des vieilles structures sociales pour en créer des nouvelles, ça s’ fait un par un, pis deux par deux, pis trois par trois, pis dix par dix, pis cent par cent, tsé veux dire?»
«on est maître de notre destin, ça c’est sûr,» dit Monique, «notre destin personnel pis notre destin collectif,»
Suzanne se tourna vers moi,
«qu’est-ce que t’en penses?»
«moi, du moment que j’ peux mélanger ma dope avec du rock & roll pis du sexe pour en faire une belle pâte d’écriture, chu cool, sti,»
«tu parles d’une réponse, toi,» dit Jacqueline,
«c’est un peu défaitiste, non?» dit Monique,
«non, pas défaitiste,» dis-je, «réaliste, plutôt, optimiste même, parce que si Bill a pas tort, Suzanne a pas tort non plus, c’est juste qu’on l’ sait pas, on espère, on peut croire qu’ la nature fondamentale de l’humain est celle d’un prédateur, com tu dis, mais on peut ossi imaginer qu’ l’esprit humain est capable d’évoluer, ou d’ changer, au point d’ rejeter des croyances millénaires pour passer à ôtre chose, c’est des filtres, bon, à savoir si ces filtres-là sont permanents ou si on peut s’en fabriquer d’ôtres, j’ peux pas dire, une chose que j’ sais par exemple, ou plutôt en laquelle je crois, c’est la plasticité d’ l’esprit humain, sa faculté d’adaptation, ciboère, est bonne en crisse, la pizza, han?»
on mangeait avec délices en placotant avec élan, on avait pris place à une des tables rondes pour six, y avait Suzanne à ma gauche, puis Bill, Jacqueline, Pierre, enfin Monique à ma droite, l’endroit était plein, pas trop bruyant, mais pas calme non plus, des fois quand un serveur ou une serveuse ouvrait la porte de la cuisine on pouvait entendre l’activité fébrile qui s’y déroulait,,
on refaisait ainsi le monde en dégustant notre repas, on semait des pensées d’humanité, on lançait des idées neuves, on critiquait les idées reçues, on se contredisait, c’était pas grave, on jugeait, on affirmait, on démentait, on blaguait, on se rinçait à la bière, on avait tous pris de la bière, quand Bill demanda à brûle-pourpoint si y en avait ici qui se masturbait,
«pardon?» dit Jacqueline,
«pourquoi tu veux savoir ça, toi?» demanda Monique,
«chu curieux, c’est tout,» répondit-il, «en fait, j’ sais pas pour les filles, mais un d’ mes oncles m’a dit une fois qu’y a deux sortes d’homs, ceux qui s’ passent un poignet pis ceux qui mentent,»
«toi, qu’est-ce tu réponds à ça?» lui demanda Pierre,
«j’ réponds qu’ oui,» dit-il, «j’ vois pas pourquoi j’ me gênerais, c’est là pis c’est plaisant, tsé veux dire?»
«pis c’est gratuit,» dit Suzanne, «pis ça fait du bien, pis c’est bon pour la santé,»
«mets-en, sti,» dis-je,
«ça vous dirait pas d’ parler d’ôt chose?» dit Monique,
«ça t’ gêne?» demanda Pierre,
«oui, ça m’ gêne,» répondit-elle, sur la défensive,
on arrêta d’en parler, on passa à la music, au cinéma, à la littérature, on bifurqua un temps du côté des religions et des mythologies, on marqua une tangente sur les promesses de la teknologie, à ses dangers ossi, Bill dit qu’il faudrait quand même pas qu’un robot le remplace derrière son volant, j’ajoutai qu’un moment donné on va tous se déplacer à bord de modules à intelligence artificielle, à quoi Monique répliqua pourquoi pas des trottoirs roulants à la grandeur des villes d’abord? en effet, pourquoi pas, disait Pierre, Suzanne souligna le fait qu’à se déplacer sans marcher on deviendrait toulmonde obèse et que Bill perdrait sa job, Jacqueline lui demanda si c’était ça qu’il voulait faire toute sa vie, chauffeur de camion, ben oui, c’était ça, dit-il, il aimait ça, la paye était bonne, pis peut-être qu’un jour il pourrait partir sa propre flotte de camions, Jacqueline trouvait que c’était une bonne idée,
on achevait notre repas, on arrivait à la fin de notre bière, bientôt notre serveuse vint débarasser la table et nous demanda si on voulait un dessert, oui, mais pas tout de suite, on fumerait une cigarette avec un bon café avant, com dessert on prendrait toulmonde un sorbet Granita, le vrai, le sicilien, composé d’eau, de sucre et de citron,
on revint sur le sujet du travail, Jacqueline voulait savoir si j’aimais ça, serveur dans une brasserie, oui, j’aimais, ça payait bien, l’horaire faisait bien mon affaire, vu que j’étais plus un oiseau de nuit qu’un habitué du jour, faire la grasse matinée alors que les ôtres s’étaient levés de bonne heure pour commencer leur journée de labeur m’était méchamment agréable,
«tu t’ sens supérieur ou quoi?» me demanda-t-elle,
«non, pas nécessairement, mais j’ai toujours aimé être en porte à faux avec le reste de mes concitoyens, j’appartiens pas vraiment à leur monde, chu trop indépendant d’esprit pour ça,»
«si tu l’ dis tu dois l’ savoir, tsé veux dire?» dit Suzanne pour me taquiner,
«j’ comprends donc qu’ je l’ sais, sti, mais c’est pas juste ça, j’ préfère écrire la nuit, c’est plus tranquille, personne qui m’appelle au téléfone ou qui cogne à ma porte, personne pour me déranger, j’ mets de la music, pas forte, pis j’ plonge dans mon écriture,»
«moi faut que j’ travaille à la lumière du jour,» dit Pierre, «la lumière du jour est essentielle pour un peintre,»
«chu complètement d’accord avec toi,» dit Monique, «nous ôt, les artistes visuels, on a besoin d’ la lumière du jour,»
«pas nécessairement,» dis-je, «y a des artistes visuels qui préfèrent travailler avec les matériaux nocturnes,»
«qu’est-ce tu veux dire?» demanda Suzanne,
«chu pas trop sûr, là,» dis-je, «faudrait qu’ j’y pense,»
«ben, un artiste com McLaren, Norman McLaren,» dit Pierre, «j’imagine qu’y travaille dans un studio éclairé par des spots,» il se trouna vers Monique, «t’as-tu déjà vu son film Les voisins?»
non, elle ne l’avait jamais vu, ben, c’était un film à voir, dit-il, c’était un court-métrage en stop animation, il expliqua ce que c’était, puis reprit sur le film, où l’on voyait deux voisins tranquilles l’un à côté de l’ôtre jusqu’à ce qu’une fleur pousse sur la ligne médiane de leur terrain respectif, alors commence une guerre pour ériger la clôture qui fera de l’un le propriétaire de la fleur au détriment de l’ôtre,
«c’est un film anti-militariste,» dit-il,
«faudrait que j’ vois ça,» dit Monique,
«ben tu vois,» dis-je, «tu serais à Montréal qu’ t’aurais juste à t’ rendre à l’ONF sur Saint-Denis et presto! tu pourrais voir le film, tandis qu’icitte, à trois-Rivières…»
j’avais le tour pour faire mon fendant des fois,
«va donc chier, toi, crisse,» dit Bill, «moi chu sûr qu’y a moyen de trouver l’ film ici,»
«probablement à la bibliothèque municipale,» dit Jacqueline,
«ma que! ma que! cé quoi cé gros mots, là, in mio restorante?»
c’était Marcello, le propriétaire et le chef cuisinier, il avait l’habitude de temps en temps de faire un petit tour des tables pour placoter un bout avec ses clients,
«vous avez aimé la pizza?» nous demanda-t-il, souriant,
sûr, qu’on avait aimé, plus même, on avait adoré, sa pizza était la meilleure en ville,
«il migliore dans toute lé Québec,» dit-il, «touté lé ménou, il vient dé Sicilia, y’outilise qué lé recettes dé mon pays,» puis, s’adressant à Bill, «toi, yé sé qué tou l’as aimée, si? bien soûr qué si,»
Bill venait assez souvent au Sorrento, sa mère aussi d’ailleurs, nous apprit Marcello,
«vous ennuyez-vous de votre pays des fois?» demanda Jacqueline,
il pointa du doigt vers une grande peinture sur le mur à côté de nous, celle d’un coin ensoleillé de la Sicile, le village où sa famille vit depuis des générations, lui il était né ici, à Trois-Rivières, ses parents avaient quitté l’Europe au milieu de la Seconde Guerre Mondiale, sa mère avait débarqué au Québec enceinte de lui,
«ma yé visite souvent, lé plous gros dé ma famille est là-bas, allez, giovane, yé vous laisse,»
il s’en alla placoter avec d’ôtres clients, on décida de s’en aller,
«pis c’est moi qui paye,» dis-je, «c’est mon cadeau à toulmonde,»
«j’ vas m’occuper du tip,» dit Bill,
«laisse-z’en un bon,» dis-je,
«ben sûr,» dit-il,
«pourquoi t’as décidé d’ payer pour toulmonde?» demanda Monique, «tu t’ prends-tu pour un big shot?»
«quoi, ça fait pas ton affaire?» dis-je,
«ah, ça fait ben mon affaire,» dit-elle, «c’est pas ça, c’est juste, j’ sais pas, prends-le pas mal, là, mais c’est com si tu voulais nous montrer qu’ t’es, tiens, j’ai l’ mot, haut de gamme,»
elle éclata de rire,
«plutôt haut-de-forme,» dit Suzanne, «com si y portait une redingote, un seigneur, tsé veux dire?»
«le seigneur salue humblement votre magistrale beauté, madame,» dis-je, en m’inclinant,
je jetai un coup d’oeil sur la facture que la serveuse m’avait tendue, sorti mon argent, déposai les billets sur son plateau, lui dis de garder le change, Bill avait jeté un coup d’oeil sur la facture lui ossi, avait fait le compte et laissa un très généreux pourboire, la serveuse était bien contente,
on se leva de table et on quitta la place,

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